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Algérie questions culturelles.

Abdou Elimam-Soyons ħizb el-djazair !

Soyons ħizb el-djazair !

Par Abdou Elimam

Le dimanche 2 janvier 2022

La question de la démocratie linguistique (reconnaissance et défense de toutes les langues maternelles– darija et berbères – de ce pays) semble gêner plus particulièrement les islamistes et, curieusement, les berbéristes. Hors le binôme sacralisé «Arabe-Tamazight», rien ne doit exister, selon cette idéologie
sans idée. Or, l’humanité est caractérisée par sa diversité ethnique, linguistique, physique, etc. L’Un-absolu est un attribut divin et non pas humain; quant à l’unique territoire universel monolingue, c’est le paradis. Pas la Terre. Alors, par la grâce du Ciel, occupons-nous de nos affaires d’humains, il y a tant à faire !

Notre espèce vient à la vie dotée, dès la naissance, de la faculté de langage. Nous sommes des être de parole parce que nous avons été conçus ainsi. En laissant passer l’air par la bouche, le nourrisson découvre une variation sonore que ses cordes vo cales produisent. Sa faculté de parole a un sens pour lui/elle car son utilisation fait bouger les parents et on prend soin de lui/elle. La magie de la parole naît à ce moment-là. La science contemporaine (neurosciences, neuropsychologie, intelligence artificielle, etc.) montre bien que la machine à parole est disponible et ce sont les premiers pas de la socialisation qui vont lui donner un contour acceptable par les adultes. L’enfant rapproche sa parole de celle des adultes jusqu’à l’âge de 3 ans (en moyenne) où il/elle explose en débits incontrôlables.
Durant toute cette période, il n’y a aucune intervention normative recevable par l’enfant. Il/elle gère son apprentissage de la langue des parents selon des modalités qui nous échappent car elles sont biologiques et génétiques. A l’âge de 5 ans les enfants accèdent à la parole des adultes sans enseignement et tous atteignent – à cet âge-là – un niveau équivalent, quel que soit le milieu socioculturel où ils se trouvent. La nature fait son travail en toute discrétion et assurance. D’ailleurs
les problèmes de parole qui surgissent à ce moment relèvent de la pathologie et non pas du statut politique de la langue des parents ou bien du milieu socio-économique. Notre langue maternelle est donc un attribut naturel, une faveur de la vie, qui nous dote d’un pouvoir qu’aucune autre espèce n’a le privilège de recevoir. Au nom de quoi ose-t-on minorer ce cadeau divin ? Au nom de quel principe faut-il décider qu’une langue est meilleure qu’une autre, à ce niveau-là ? Aucun, assurément.

Certes, nous les Algériens (ou Maghrébins), nous évoluons dans un environnement religieux où la langue du Coran apparaît comme la langue vers laquelle nous devons nous acheminer. Le parler local est donc perçu comme une offense faite à la langue sacrée. Mais, à y bien réfléchir, si Dieu avait voulu que la langue qu’il prête au message coranique devienne langue maternelle, il y a 15 siècle que cela aurait pu se faire. N’oublions pas que les divers centres politique de l’empire musulman ont tous
investi pour que cette langue devienne la langue commune. Or le constat est plutôt maigre : aucun enfant ne naît avec cette langue comme langue maternelle ! Est-ce un signe ? Parler une langue commune, c’est partager les même dispositions biologiques (même type de cerveau avec les mêmes organes de perception). Prétendre domestiquer la langue du Coran reviendrait à partager, avec le
Créateur, des attributs neurocognitifs communs … Nous le voyons bien, la solution est déjà dans notre nature d’humain : c’est la langue maternelle. Soyons lucides: l’arabe classique intervient comme langue passerelle, langue exclusivement écrite non native, langue supra-communautaire, langue internationale. Elle n’a pas d’ancrage local et national, par définition. D’ailleurs, la réussite de l’islamisation n’a pu se concevoir au Maghreb que parce que la population parlait déjà une langue
proche de la darija que nous connaissons de nos jours. C’est grâce à cette collaboration des deux langues que l’intercompréhension a été possible (imaginez que tous parlaient berbère!) et qu’il y a eu une répartition des tâches entre l’arabe pour le fiqh, le nahw et l’administration ; la darija pour la culture nationale sous toutes ses formes. Ce bilinguisme sans haine et sans dédain aura fait son œuvre
historique, certes, mais il aura surtout permis à la darija de se développer d’avantage, en empruntant à l’arabe ce qui lui faisait défaut. Cette dualité linguistique a perduré jusqu’à l’époque Ottomane, où elle s’est estompée, et a quasiment disparu avec la colonisation française.

Ce bilinguisme pragmatique (arabe-darija) est celui-là même qui a tant facilité la pénétration de la civilisation arabo-musulmane au Maghreb. Sa remise en question, de nos jours – sous prétexte que ses défenseurs seraient du «ħizb frança» -, est une déstabilisation du socle identitaire qui nous a fabriqués dans notre réalité d’Algériens (ou Maghrébins). A quand le ħizb el djazaïr ?

Revenons sur ce bilinguisme (arabe-darija) qui a permis à l’islamisation d’être reçue par la population locale en connaissance de cause. Cette pratique n’a pas disparu: la tendance à traduire en langue locale une citation du Coran, par exemple, est très courante. Même le fiqh a été traduit dans la langue locale comme cela fut le cas avec Sidi Lahouari d’Oran, au 14 ème siècle … et par écrit. La darija s’écrivait, bien entendu, d’autant plus qu’en adoptant l’alphabet arabe, nos ancêtres l’ont adapté aux nécessités locales. On a appelé ce mouvement celui du «Khatt al maghribi», style qui va trouver ses lettres de noblesse en Andalousie où il est adopté massivement. La langue maghribie était donc déjà présente à l’arrivée des Arabes et elle était majoritaire. Les variétés berbères s’étaient maintenues, elles aussi et
tout converge pour attester de rapports de bons voisinages avec la langue arabe et la religion musulmane.

Khatt al maghribi

Cette période qui va du VII è au XV è siècle – c’est-à-dire entre l’arrivée des premiers diffuseurs de l’islam et la conquête ottomane du territoire – est précieuse pour notre propos. En effet c’est durant ces premiers siècles d’islamisation que la langue commune qui s’impose est la darija. D’abord parce qu’elle est une évolution locale du punique (langue de la civilisation carthaginoise) qui va s’enrichir au contact de l’arabe. Cet enrichissement est continuel ; jusqu’à présent, nous le constatons. Ce phénomène n’est pas curieux pour les linguistes qui ont décrit ces situations de contacts linguistiques dans le monde entier. Ensuite, cette langue qui adapte l’alphabet arabe, est aussi une langue de l’écrit – à une échelle moindre, certes. En troisième lieu, il faut noter que la darija est la langue, par excellence, où se forge et s’inscrit notre culture locale (ou nationale, de nos jours). Y compris les
variétés berbères – très conservatrices et protectrices de leurs idiomes – partagent ce moyen de communication. Il suffirait de faire l’étude des contacts de langues entre la darija (ex-punique) et les variétés berbérophones (ex libyques) pour se convaincre que l’environnement culturel de base est identique. Hormis ces caractéristiques, il nous faut ajouter le fait que la culture locale est celle qui
maintient/entretient nos valeurs spécifiques et identitaires; ce que la langue arabe ne peut, par définition, effectuer. D’ailleurs, les langues qui nous structurent et intègrent nos égos en culture, ce sont les langues maternelles ou natives. Et, on le sait l’arabe coranique n’a jamais été la langue maternelle de quiconque. Pas même en Arabie où les langues natives («dialectes») sont bien nombreuses.

Retenant cet arrière-plan historique et socio-culturel, posons-nous la question de savoir pourquoi, de nos jours, une grande résistance se dresse contre la reconnaissance officielle de la darija ? On la dit sans règles de grammaire, or sa littérature millénaire est là pour témoigner du contraire. On la dit pauvre en vocabulaire, or la petite dizaine de dictionnaires qui en recensent le répertoire lexical réunissent des centaines de milliers de mots. Tout notre patrimoine identitaire y est inscrit : nos coutumes, nos mœurs, nos référents culturels, notre vision du monde, nos chants, nos proverbes, nos dictons, notre humour … Voilà tout ce qu’une langue préserve et pérennise. Jeter tout cela par dessus bord ? Admettons que cela soit possible, avec quoi va-t-on combler le vide provoqué ? Pas la langue arabe puisqu’elle est non native et trans-nationale. Alors que nous reste-t-il ? Tamazight ? C’est une norme en construction qui n’a pas un seul locuteur natif ! Le français ? Cela reste une possibilité qui enterrera la perspective de voir cette langue darija occuper la place institutionnelle qu’elle mérite. Par conséquent militer contre la darija, c’est imposer le français comme unique alternative … n’est-ce pas cela «hizb frança»?

Abdou Elimam

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