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Algérie Politique, Histoire, Médias

Houari Boumediène-« Mon régime est solide, il me survivra et il y a une relève dans notre jeunesse »

« Mon régime est solide, il me survivra et il y a une relève dans notre jeunesse ».

Paul Balta, qui était correspondant du Monde en Algérie jusqu’à l’été 1978 , a rencontré M. Houari Boumediène à plusieurs reprises avant son décès le 27 décembre 1978 . Balta donne ici ses impressions sur l’homme tel qu’il apparaissait en privé. Relire son papier publié un jour après la mort du président Algérien . Évidemment , c’est toujours d’actualité…

Ahmed Tazir publié le 27 décembre 2021

PAUL BALTA pour Le Monde , article publié le 28 décembre 1978.

« Il parlait de tous les sujets avec une surprenante franchise et une grande liberté, décochant parfois un trait féroce à certains de ses pairs qui l’avaient déçu ou trompé, n’hésitant pas à exprimer sa perplexité ou ses doutes devant une situation donnée, faisant souvent preuve d’un humour que beaucoup ne lui soupçonnaient pas.  » J’ai parlé sans fard, nous disait-il. Je vous fais confiance. Faites le tri ; ne me brouillez pas avec une dizaine de chefs d’État ».

« Ainsi, racontant une de ses rencontres avec le président Bourguiba à El-Kef, au printemps 1973, il expliquait qu’il lui avait proposé une fusion ou une fédération avec la Tunisie.  » J’ai bien vu que cela ne lui plaisait pas quand il m’a répondu qu’il allait y réfléchir, et qu’il ne m’en a pas reparlé. J’ai donc remis le projet sur le tapis, le lendemain avant de nous quitter. Il m’a alors expliqué que la Tunisie était un petit pays et qu’il faudrait, pour faire l’équilibre, que je lui donne le Constantinois. J’ai pris cela pour une boutade.  » Clignant des yeux d’un air malicieux, il poursuivait :  » À mon tour, le lui ai répondu par une boutade :  » Je ne vais pas te  » donner le Constantinois pour que  » tu me le rendes et que nous le mettions dans le panier commun, alors  » que je t’offre toute l’Algérie sur un  » plateau, à condition, bien sûr, que  » nos peuples soient d’accord. Mais  » enfin, si l’union te fait peur, nous  » pouvons envisager une fédération  » ou une confédération à deux, à  » trois avec la Libye, à quatre avec  » la Mauritanie, la porte demeurant  » ouverte au Maroc.  » Comme nous faisions remarquer que le chef de l’État tunisien avait formulé ces idées quelques mois plus tard au sommet des non-alignés, il commenta en riant :  » Je n’allais tout de même pas lui réclamer des droits d’auteur. L’important est que cela ait été dit par quelqu’un ».

Évoquant les revendications territoriales formulées pendant la guerre d’Algérie par  » les frères marocains et tunisiens « , il nous racontait qu’un jour, excédé, il leur avait répondu :  » Vous, vous avez eu votre indépendance tandis que nous continuons à nous battre durement. Vous parlez de vos frontières. Voilà ce que le vous propose : les Algériens vont se croiser les bras et vous, vous faites avancer vos troupes à l’est et à l’ouest. Là où elles se rencontreront, on tracera la frontière de la Tunisie et du Maroc… Ils m’ont alors demandé de ne pas plaisanter sur un sujet aussi sérieux, et le leur ai répondu qu’ils devraient alors savoir que la terre appartient à ceux qui paient le prix du sang. « 

De Gaulle n’avait pas le choix.

À plusieurs reprises, il n’a pas caché la considération qu’il avait pour le général de Gaulle et sa politique d’indépendance nationale, bien qu’il ait fait sérieusement la guerre au F.L.N. :  » Je crois qu’il n’avait pas le choix, compte tenu de la situation dont il avait hérité. Je pense qu’il avait conscience dès le début que l’indépendance de l’Algérie était inéluctable. Mais s’il l’avait dit en 1958, il aurait été balayé en vingt-quatre heures. Il a dû prendre le temps de prouver aux généraux et à une partie de l’opinion française que c’était un problème politique et pas une affaire d’armes ».

Lorsque le président Sadate avait accepté l’armistice, au lendemain de la guerre d’octobre 1973, Boumediène n’avait pas caché sa déception :  » J’étais pour une guerre dure et qui dure  » nous disait-il.

Il soulignait que la plupart des pays arabes avaient accédé à l’indépendance sans avoir engagé une vraie lutte de libération nationale.  » La guerre trempe un peuple et ses chefs « , disait-il, ajoutant que la plupart des dirigeants arabes craignaient  » une guerre populaire parce qu’ils avaient peur d’être balayés par leur peuple.  »  » Sadate m’a beaucoup parlé de la théorie d’Israël en danger de paix. Même si c’était vrai, je suppose que les dirigeants israéliens ont réfléchi eux aussi à ce problème et ont pris leurs dispositions. De toute façon, concluait-il, nous soutiendrons toujours inconditionnellement les Palestiniens, par principe et parce que, objectivement, ils sont le ferment révolutionnaire du monde arabe « .

Nous avons nos coutumes

En novembre 1975, il nous fit part de sa préoccupation au sujet des Sahraouis : étaient-il réellement  » motivés  » ? Étaient-ils décidés à se battre ? Fallait-il les aider ? Aidés,  » tiendraient-ils le coup  » ? Par la suite, il devait exprimer maintes fois son admiration pour leur courage, tout en laissant entendre que ses rapports avec les dirigeants du Polisario n’étaient pas toujours faciles.

À ceux qui lui faisaient remarquer que l’Algérie avait les moyens de faire pression sur le Front, il répondait qu’il ne pourrait jamais faire subir à un mouvement de libération ce que le F.L.N. avait enduré à certaines périodes de son histoire, en Tunisie, au Caire ou ailleurs.  » Je suis un résistant, répétait-il, et le respecte la souveraineté des combattants qui luttent pour leur patrie.  » Nous lui avions alors raconté l’anecdote qui circulait à Alger et qu’on allait jusqu’à lui prêter : la République arabe sahraouie démocratique finit par acquérir son Indépendance et est admise à l’ONU ; son représentant prononce alors le discours de circonstance et, rendant hommage à l’Algérie sœur pour son aide, il conclut :  » En reconnaissance, nous vous laisserons Tindouf « .  » Il y a de ça « , s’était-il exclamé en éclatant de rire.

Quand il abordait les problèmes internes de l’Algérie et de son développement, c’était de façon souvent pragmatique. Ainsi de la révolution agraire :  » Vous dites qu’elle comporte bien des lacunes. Je le sais. Mais il faut voir d’où nous sommes partis. L’important était de gagner la bataille politique. Et nous l’avons gagnée. Les  » bavures « , comme vous dites, et les insuffisances relèvent de l’intendance. C’est une question de gestion et il n’y a pas de raison que nous n’en venions pas à bout. Le gaspillage ? J’essaie de lutter contre lui ; mais ne nous faisons pas d’illusions, c’est une des notes que le tiers-monde doit payer pour assurer son développement. « 

Le sort de Ben Bella

Un jour que nous lui faisions remarquer que les principales héroïnes de la révolution algérienne, les Djemila (Djemila Bouhired, Djemila Boupacha, etc.), avaient été mises sous le boisseau, il nous avait répondu :  » Ce ne sont pas cinq ou six héroïnes qui transformeront la situation de la femme en Algérie. Je crois que la vraie révolution dans ce domaine sera faite dans cinq ou dix ans par les millions de petites filles qui vont aujourd’hui à l’école et par les milliers de jeunes filles qui sont entrées à l’Université.  » Ce qui ne l’avait pas empêché de répondre, lorsque nous l’avions interrogé sur l’enlèvement de Dalila Maschino (née Zeghar ) :  » Nous sommes un peuple arabe et musulman. Nous avons nos coutumes. Et nous en sommes fiers. Pourquoi l’Occident veut-il toujours nous imposer sa façon de vivre ? « 

Le seul sujet qui le crispait vraiment, c’était le sort de Ben Bella. Il fronçait les sourcils, son visage se fermait et il tirait en silence de longues bouffées de son cigare. Il avait fini par répondre :  » Pourquoi est-ce qu’en France vous soulevez continuellement cette question ? Un autre régime que le mien l’aurait fait exécuter et l’affaire aurait été classée. Après tout, Nasser a mis le général Neguib en résidence surveillée, et vous n’avez pas fait de campagne de presse. Je crois aussi que c’est de Gaulle qui a envoyé Pétain dans une île, et tout le monde s’en est accommodé… « 

Une des dernières fois où nous l’avions rencontré, il avait vivement réagi à quelques articles de la presse étrangère faisant état des difficultés de l’Algérie, des menaces qui pesaient sur le régime et des prétendus attentats dont il aurait été victime. Martelant la table du poing, il avait assené d’un ton coupant :

 » Le régime du 19 juin, c’est mon régime. C’est un régime solide. Pour essayer de l’abattre, il faudra d’abord m’abattre. Mais, même si l’on me tue, je suis persuadé que ce régime me survivra. L’Algérie d’aujourd’hui n’est pas l’Algérie de 1965. Elle est forte et il y a une relève dans notre jeunesse.  »

C’était en février 1978. Qui aurait pu croire alors qu’il mourrait quelques mois plus tard ? « 

PAUL BALTA

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