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Gilles Manceron, historien : « La vérité sur le massacre du 17 octobre 1961 dépend des archives »

Le 17 octobre 1961, une manifestation d’Algériens de France est violemment réprimée par la police, qui fait de nombreux morts. Gilles Manceron, historien spécialiste de la guerre d’Algérie, détaille ce qui a mené à ce massacre et à son occultation, côtés français et algérien. (©Elie Kagan / La Contemporaine /)

« La vérité sur le massacre du 17 octobre 1961 dépend des archives »

Par Simon Louvet

Publié le 16 octobre 2021/ actuParis

Le 17 octobre 1961, une manifestation de Français d’Algérie est violemment réprimée par la police à Paris. 60 ans après, cette histoire reste en partie secrète, gardée par l’État.

« Ici, on noie les Algériens » : ce slogan est resté comme la marque indélébile du massacre du 17 octobre 1961. Il y a 60 ans, la police réprime dans le sang une vaste manifestation, organisée par le FLN, contre le couvre-feu imposé aux Algériens de France. Des dizaines meurent, à coups de matraques, par balles ou jetés, morts ou vifs, dans la Seine. Derrière l’action de la police se pose la question des responsabilités politiques.

Cette histoire, longtemps occultée par la France et l’Algérie, est toujours en partie secrète à cause de la rétention d’archives par l’État français. Co-auteur du livre Le 17 octobre des Algériens avec Maurice et Paulette Péju, réédité en 2021, l’historien Gilles Manceron, membre de la Ligue des droits de l’homme, détaille à actu Paris ce qui a mené à ce massacre. Comment s’est-il déroulé en plein Paris, quels sont les enjeux mémoriels, pourquoi les archives sur ce fait historique n’ont pas toutes été révélées ?

« La police a ouvert le feu, jeté des blessés et des morts à la Seine »

Actu : La manifestation du 17 octobre 1961 contre le couvre-feu instauré dans le département de la Seine pour les Algériens a rapidement viré au bain de sang. Comment cela a-t-il dégénéré ?

Gilles Manceron : La manifestation, pacifique, était appelée par la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN) auprès des ouvriers algériens de la région parisienne, pour aller non armés dans Paris. Les manifestants étaient fouillés par le FLN aux départs des bidonvilles du nord et du nord-ouest, habillés de leurs plus beaux habits du dimanche. C’était simplement un appel à défiler dans les rues de Paris et sur les trottoirs au vu des Parisiens, en opposition avec le couvre-feu discriminatoire, inconstitutionnel et contraire aux principes de la démocratie et de la République pris le 5 octobre, qui interdisait aux « Français musulmans d’Algérie » de sortir après 19h30. C’était une sorte d’apartheid. Les manifestants ont voulu le démontrer, avec femmes et enfants. La répression a été extrêmement violente par la police du préfet Maurice Papon. Notamment après des faux messages radios diffusés sur les ondes de la préfecture de police, dont l’origine est inconnue, qui indiquait la mort de plusieurs policiers.

Il y a eu des arrestations massives, des tirs au Pont de Neuilly sur la foule qui avançait depuis Nanterre, Suresnes, Puteaux. La police a ouvert le feu, jeté des blessés et des morts dans la Seine. C’est un des points du massacre, mais il y a aussi le pont de Clichy, Asnières et Gennevilliers. Ça s’est déroulé aux entrées, mais aussi dans Paris. Certains sont venus en métro, à Opéra, République, Strasbourg-Saint-Denis. Ces cortèges et rassemblements ont été réprimés avec la même violence. La police a aussi ouvert le feu sur les Grands Boulevards, près du cinéma Rex, d’où va partir une manifestation ce dimanche 17 octobre à 15 heures. Devant ce cinéma, il y a des tirs par des policiers. Des photos ont été prises par un photographe du journal L’Humanité, Georges Azenstarck. De sa fenêtre, puis de la rue, il a photographié le tas de corps sur le trottoir.

Le massacre du 17 octobre s’inscrit dans la guerre d’Algérie, entre attentats du FLN et restrictions des libertés des “Français musulmans d’Algérie”. Est-ce un fait de guerre ?

GM : Cet enchaînement est celui raconté par la préfecture de police. Mon analyse, c’est que la décision de répression est prise fin août avec cet argument : “Le FLN développe son terrorisme en France, les assassinats de policiers se multiplient, il faut répondre.” Or, dans la réalité des fusillades et attentats entre fin août et mi-octobre, il y a certes des policiers tués, mais les consignes du FLN sont : “On n’exécute que des gens identifiés comme étant de la police auxiliaire, appelés harkis à tort, impliqués dans des arrestations, des tortures et des mitraillages de cafés algériens. » Quand le ministre de l’Intérieur Roger Frey est interrogé au conseil des ministres sur les noms des policiers tués et les dates d’exécutions, il ne répond pas. Ce terrorisme du FLN a été largement gonflé sur cette période bien précise, puis a servi à justifier le couvre-feu et la répression. Une fusillade est présentée comme un règlement de comptes entre militants algériens par la version officielle, alors que c’est un mitraillage de la police auxiliaire. La presse commence à douter et enquête dans les bidonvilles, où la police casse tout lors de descentes nocturnes. La réponse de la Fédération de France du FLN était la manifestation. La Fédération a été rappelée à l’ordre par la direction du FLN, depuis Tunis, qui ne voulait pas nuire aux négociations ouvertes en mars 1961 et vécues comme la victoire de la guerre du côté algérien, puisque Charles de Gaulle acceptait le FLN à la table des négociations, protégé par des militaires français, dans un contexte où l’OAS assassinait le maire d’Évian pour avoir accepté d’accueillir les négociations. De Gaulle voulait une Algérie indépendante en bonne relation avec la France.

Les associations se sont mises d’accord pour parler d’un crime d’État. Selon les notes de Louis Terrenoire, publiées par sa fille Marie-Odile en 2016, De Gaulle a été choqué mais aurait dit : « C’est inacceptable, mais secondaire. » Louis Terrenoire était ministre des Relations avec le Parlement. Ses notes accréditent l’écart de pensée entre Charles de Gaulle et son Premier ministre Michel Debré. Terrenoire désapprouvait la vision de Debré, qui avait nommé Roger Frey, un dur du RPF (parti gaulliste, ndlr) favorable à l’Algérie française, au ministère de l’Intérieur et soutenait Maurice Papon, collaborateur de crimes contre l’humanité en Gironde en 1942 et condamné en 1998.

La racine du 17 octobre, c’est quand De Gaulle cède le Sahara à l’Algérie à la fin du mois d’août. Debré est furieux, opposé à cette ultime capitulation, il veut démissionner. De Gaulle refuse, Debré demande la gestion du maintien de l’ordre en métropole et l’obtient. La seule arme de Debré, c’est de taper sur le FLN pour l’affaiblir au maximum et compromettre les négociations. Rien n’atteste une demande directe d’action de la police par Debré, mais ce contexte explique la répression du 17 octobre. Elle résulte d’une stratégie de Debré, appuyée par Frey et Papon. Ils essayaient de sauver ce qui pouvait l’être dans l’Algérie française, tentant d’obtenir la partition de l’Algérie avec une bande côtière pour les Européens et le reste pour les Algériens.

CARTE. Détails des événements, cartographiés par Louis Lambert

Pour empêcher les “Français musulmans d’Algérie” de manifester, ils ont été interpellés et parqués dans plusieurs lieux de Paris, jusqu’à la préfecture de police. Quels étaient les ordres de la préfecture ? Était-elle préparée à cette manifestation ?

GM : La mobilisation des Algériens a surpris par leur nombre, estimé à 40 000. C’était un gros morceau de la population immigrée d’Algérie en Île-de-France. Maurice Papon était prêt à la réprimer. Quelques semaines avant il dit, lors d’une cérémonie dans la cour de la préfecture de police, devant le cercueil d’un policier : “Pour un coup porté nous en rendrons dix.” Les policiers qui y étaient, venus de tous les commissariats de la Seine, traduisent ça par : “Pour un mort nous en tuerons dix.” C’est comme ça que ça a été compris. Les arrestations massives ne s’improvisent pas en quelques heures. Les cars de police et autobus réquisitionnés de la RATP ont transporté les personnes arrêtées vers la halle du Palais des Sports, dans les autres lieux de détention, accueillies par des policiers et des gendarmes mobiles. Il y a eu plus de 12 000 arrestations, vers Charléty ou le centre de rétention du bois de Vincennes. Des femmes ont été emmenées à Sainte-Anne. Certaines ont été libérées par le personnel. Dans la cour de la préfecture de police, il y a eu des ratonnades, des bastonnades, et des morts.

Un Algérien arrêté par la police est transféré dans un car à destination des lieux d'internement réquisitionnés par la préfecture de police.
Un Algérien arrêté par la police est transféré dans un car à destination des lieux d’internement réquisitionnés par la préfecture de police. (©Elie Kagan / La Contemporaine / KAG/00003/N/A16)

Le principal débat sur ce massacre est le nombre de victimes. En 1961, la préfecture de police en admettait deux, quand des historiens évoquent des centaines de tués. Comment un historien travaille-t-il pour tenter d’obtenir une réponse ? Avez-vous un chiffre ?

GM : Je ne veux pas me risquer à un nombre précis. Plusieurs centaines, c’est tout ce qu’on peut dire pour l’instant. On pourra peut-être en dire plus. Il faut considérer l’ensemble de la période et pas seulement la journée du 17 octobre, car la violence a commencé avant et s’est poursuivie après.

Pour travailler, l’historien demande l’accès aux archives. Il y a eu une bataille qui a abouti à une décision du Conseil d’état le 2 juillet dernier pour lever le blocage des archives. La loi les rend accessibles au bout de 50 ans, mais au moment où ce délai allait s’appliquer à 1961, à la fin de la présidence de Nicolas Sarkozy, une instruction générale interministérielle a ordonné de classer certains fichiers secret défense, les rendant non consultables au prétexte de la défense nationale. Il s’agissait de faire obstacle à la publication des archives de 1961 et 1962. Les chercheurs n’ont pas accès aux documents de fichages des 12 000 arrêtés. On n’a pas non plus toutes les archives sur la fin de la guerre d’Algérie et l’OAS. L’application de la décision du Conseil d’État, plus haute juridiction française, devrait rendre ces documents consultables aux Archives nationales et au Service historique de la Défense. Mais depuis juillet, des chercheurs se sont vus opposer le même refus qu’avant la décision du Conseil d’État pour l’accès à certains fonds. C’est purement hors la loi.

Jean-Luc Einaudi, dans son livre, « Scènes de la guerre d’Algérie en France », fait une liste de 350 noms. C’est un instrument de travail, pas un nombre de mort, car certains y sont deux fois, d’autres sont orthographiés différemment. On soulève le problème des expulsés. Sur les 12 000 arrêtés, plus d’un millier est envoyé en Algérie. Embarqués enchaînés à Marseille, ils ont été internés dans des camps militaires. Une lettre d’un détenu dit qu’ils crevaient de faim. Quid de ce millier d’expulsés dont certains semblent avoir été envoyés « au maquis », c’est-à-dire exécutés ? Le travail nominal sur les passagers de ces bateaux devrait permettre de savoir si ces gens sont réapparus ou non.

VIDÉO. Récit des violences et des révélations :

Attention : la photo suivant ce paragraphe peut heurter les sensibilités.

Le slogan “ici on noie les Algériens” est restée célèbre pour qualifier ce massacre. Peut-on estimer la proportion de victimes jetées à la Seine ? Pourquoi cette pratique ?

GM : C’est une pratique policière qu’on retrouve notamment à l’automne 1961. Il fallait se débarrasser des corps. Ça permettait de dire “règlement de comptes entre Algériens”, ce qui avait été appelés les “noyés par balles”. Je ne me risquerai pas sur un chiffrage précis, nous n’avons pas les moyens de le faire. Certains chiffres ont été obtenus à la sauvette, notamment au procès de Papon contre Einaudi pour diffamation, que Papon a perdu. Des archivistes ont accepté de témoigner et en ont subi les conséquences dans leurs carrières. David Assouline, aujourd’hui sénateur, peut témoigner de ce qu’il avait obtenu par cette filière de documents publiés par Libération à l’époque. Des choses sont sorties, mais on se heurte à la fermeture des archives.

Plusieurs dizaines de manifestants algériens ont été tués par la police le soir du 17 octobre.
Plusieurs dizaines de manifestants algériens ont été tués par la police le soir du 17 octobre. La préfecture de police n’avait admis que deux décès lors de la soirée. (©Elie Kagan / La Contemporaine / )

Dans le contexte de l’indépendance, « le 17 octobre est passé à l’as »

Vous avez participé au livre « Le 17 octobre des Algériens » de Marcel et Paulette Péju, paru en 2011 après leur mort, avec un texte sur la « triple occultation du massacre ». Comment ce massacre a-t-il été occulté et masqué de la mémoire collective ?

GM : C’est d’abord le fait des autorités françaises, ça a duré plusieurs décennies. Sur le moment, quelques publications dans la presse parlaient de ce massacre et de la répression, mélangeant des éléments de reportage et des éléments de propagande du ministère de l’Intérieur, comme les tirs du FLN sur les policiers alors qu’on sait que les manifestants étaient désarmés. L’Humanité (organe de presse du Parti communiste français, ndlr) avait publié des articles de protestation et de condamnation, tout en respectant la consigne du PCF de ne pas appeler à une manifestation de soutien.

Au lendemain du massacre, après avoir évoqué « des incidents et plusieurs morts” en restant vague, Le Monde infléchit son récit en soulignant que la version officielle semble démentie par un certain nombre d’éléments, avec des témoignages montrant que les manifestants n’ont pas tiré. C’est encore plus vrai pour France Observateur, dirigé par un ancien résistant et un dissident socialiste, qui dénonce la répression avec plus de force, tout comme le journal Témoignage chrétien. Il y a un début de délitement de la chape de plomb, jusqu’à l’indépendance. Ça va s’arrêter là, à certains milieux favorables à l’indépendance et très vite la question va être mise à l’écart, également côté algérien.

Le livre de Marcel et Paulette Péju (engagés en faveur du FLN, ndlr) devait paraître à l’été 1962. Le projet était assez avancé. Mais Marcel Péju a subi des pressions de la part du gouvernement de Ben Bella et Boumédiène (président du conseil et ministre de la défense, ndlr) pour ne pas le publier. La Fédération de France du FLN ne voulait pas de ce gouvernement. Ils ne voulaient pas de l’armée au pouvoir après huit ans de guerre pour l’indépendance. Ce nouveau gouvernement n’a pas voulu mettre en avant ces événements, car il était soucieux de l’aboutissement des négociations d’Évian et des questions plus importantes étaient sur la table. Il s’agissait d’avoir la transition la moins meurtrière possible, de permettre l’évacuation des casernes de l’armée française, qui en conservait pour les essais nucléaires (autorisés dans le Sahara jusqu’en 1966, ndlr). Il ne fallait pas, non plus, menacer la fourniture en pétrole de la France, un enjeu énergétique pour elle et financier pour l’Algérie. Cette transition n’a pas été pacifique contrairement à ce que De Gaulle voulait, il y a eu des massacres de harkis et d’Européens. Il y a eu des combats entre le nouveau gouvernement et des opposants, autour d’Alger. Dans ce contexte, le 17 octobre est passé à l’as.

La troisième occultation est celle de la gauche française, dont la principale force était le PCF hostile à la guerre mais pas favorable au FLN ni à l’indépendance algérienne, contrairement aux communistes algériens dont Maurice Audin. Le PCF ne reprend pas ce mot d’ordre du Parti communiste algérien, certains militants oui. L’écart est grand entre les deux partis. La ligne du PCF était celle du Parti communiste de l’URSS à Moscou. Après avoir prôné l’anticolonialisme des années 1920 jusqu’au Front populaire, le PC s’est dirigé vers l’antifascisme durant la Seconde Guerre mondiale, puis l’anti-occidentalisme après 1945. L’anticolonialisme n’était plus une priorité. La manifestation de Charonne en février 1962 a participé à cette occultation politique. Elle a été organisée après un attentat raté de l’OAS contre André Malraux et le mot d’ordre était la lutte contre le fascisme. Interdite par Maurice Papon, la manifestation rassemblait le PCF et la CGT. Leur cortège a été ciblé au métro Charonne, il y a eu neuf morts (militants français du PCF et de la CGT, ndlr) à coups de bidule (matraque en bois de 80 centimètres, ndlr). Le souvenir de Charonne a été longtemps entretenu par le PCF et la CGT, notamment avec le passage silencieux du cortège devant la station de métro lors des défilés du 1er-Mai entre Bastille et Nation. Cette occultation d’un massacre par un autre est aussi liée à un racisme distillé dans la France coloniale depuis le 19ème siècle, plus ou moins combattu par des anticolonialistes minoritaires au sein de la gauche. Le PCF n’a pas, ou peu, affronté ce racisme. Il s’est concentré sur la dénonciation de la police auxiliaire, a désavoué les « soldats du refus » qui s’opposaient à leur mobilisation en Algérie et s’est limité à demander « la paix en Algérie ». La guerre d’Algérie a marqué la fin du grand parti monolithique qu’était le PCF, à cause de ces dissensions internes. Aujourd’hui, le PCF n’est plus dans le déni du 17 octobre, sans forcément tout dire de sa ligne à l’époque. Il a au moins adopté un mouvement de reconnaissance. On verra ce que va publier l’Humanité pour les 60 ans

Quatre mois avant Charonne, des manifestants sont arrêtés dans le métro de Paris.
Quatre mois avant Charonne, des manifestants sont arrêtés dans le métro de Paris. (©Elie Kagan / La Contemporaine / )

« La presse française a joué un rôle important dans la réémergence »

60 ans plus tard, cette occultation est-elle toujours d’actualité ?

GM : La presse française a joué un rôle important dans la réémergence de cet événement. La libération de l’audiovisuel permise dans les années 1980 par Mitterrand, qui n’a pas été très causant sur le sujet du fait de ses positions pour l’Algérie française (il était ministre de l’Intérieur au début de la guerre, ndlr), a changé les choses dans le traitement du sujet. En 1983, un journaliste d’Antenne 2 a raconté le massacre les larmes aux yeux dans le journal de 20 heures. En 1985, un reportage dans le JT de Claude Sérillon montre une initiative de commémoration au canal Saint-Denis. L’arrivée de la gauche au pouvoir amène un climat nouveau, le voile commence à se déchirer. Les travaux de journalistes qui étaient militants ou témoins de l’époque ont permis de sortir du silence. Les travaux de Jean-Luc Einaudi dans les années 1990 et la plaque dévoilée par Bertrand Delanoë en 2001 y participent aussi. Cette plaque est le premier geste d’une autorité en souvenir de ce massacre, 40 ans après.

Plaque commémorative sur le pont Saint-Michel.
Plaque commémorative sur le pont Saint-Michel. (©Fsouici / Wikicommons)

Plusieurs mémoires s’affrontent sur cette question, très politique. Les principaux travaux ont été effectués par des historiens de gauche ou militants comme Jean-Luc Einaudi, quand les oppositions à la reconnaissance du rôle de la France sont venus de la droite. Cette fracture s’est-elle résorbée ?

GM : Quand Bertrand Delanoë puis Anne Hidalgo ont soutenu au Conseil de Paris les projets mémoriaux sur ce sujet, notamment sur le pont Saint-Michel, c’est passé. Y compris à droite, qui a souscrit à ses hommages relativement mesurés. En 2012, à l’Assemblée nationale et au Sénat, la loi reconnaissant les faits a été largement votée. Face aux orateurs de gauche qui rappelaient le massacre, un orateur de droite a opposé une « exagération » de la gauche, sans être véhément. Il ne pouvait démentir les faits.

« La mémoire a eu du mal à se transmettre dans les familles concernées »

Dans la culture populaire, cet événement est raconté par des rappeurs issus de familles franco-algériennes, comme Médine avec « 17 octobre » ou Sofiane, qui dit “le pardon s’est noyé un soir d’octobre 61” dans « Bois d’Argent ». Comment cette mémoire renaît ?

GM : Il y a un réveil de la mémoire du côté des enfants et petits-enfants d’Algériens de France. C’est très net, alors qu’il y a eu un silence des parents, y compris des manifestants qui ne l’ont pas répercuté aux enfants. Cette mémoire a souvent eu du mal à se transmettre. Je l’aborde dans la postface du livre, qui vient d’être réédité.

Emmanuel Macron a demandé à des jeunes de la “troisième génération” reçus à l’Élysée ce qu’il devrait faire pour les 60 ans de cette journée symbolique. Que peut-il faire ?

GM : Je n’étais pas présent à cette réception, je ne sais que ce que Le Monde en a rapporté. Le collectif de plus de 120 associations, qui organise la manifestation de dimanche, réclame la reconnaissance d’un massacre qui peut être qualifié de crime d’état, ainsi que l’ouverture des archives. La question des archives croise celle de la vérité sur le 17 octobre et sur l’OAS. Dès 2015, sous Hollande, des chercheurs ont été refusés d’accès à des dossiers d’archives auxquels il avait eu accès. C’est un problème lourd. Le Conseil d’État a annulé en juillet la circulaire interministérielle adoptée à la fin de la présidence de Nicolas Sarkozy. Ça a été une bataille. En l’état actuel des choses, il y a assez de documents pour reconnaître ce crime, mais il y a encore des trous. Il y a notamment la question du millier d’Algériens transportés en Algérie après, dont certains ne sont pas revenus. Quid de leur sort ? Il reste beaucoup de sujets à explorer pour obtenir la vérité sur le massacre du 17 octobre 1961, et cela dépend des archives et de leur ouverture.

Simon Louvet

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