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Algérie Politique, Economie

(Critique de la poursuite de notre insertion dans la mondialisation néolibérale) ABANDONNER LA FABLE DU DEVELOPPEMENT PAR L’INTEGRATION DANS LES CHAINES DE VALEURS INTERNATIONALES. Par Mohsen Abdelmoumen.

Abandonner la fable du développement par l’intégration dans les chaines de valeur internationales

Par Mohsen Abdelmoumen

Publié le 10 septembre 2021/ blog Algérie Résistance

Dans le programme de développement 2020-2025 élaboré à la suite de la Conférence Nationale sur le plan de relance pour une économie nouvelle d’aout 2020 ayant réuni des hauts fonctionnaires et des patrons d’entreprises (qui sert de référence au programme gouvernemental rendu public cette semaine), on trouve, malgré de bonnes initiatives, un discours obsolète et naïf sur l’insertion indispensable et urgente de notre économie dans les chaines de valeur internationales et l’attraction des IDEs des multinationales comme principale voie de salut pour notre politique industrielle et économique.

Cette antienne, fondée sur le faux postulat que, désormais, c’est l’économie qui prime sur la politique et que les multinationales investiront « naturellement » et « rationnellement » là où elles trouvent les conditions économiques les plus favorables, tourne rigoureusement le dos à la réalité des politiques et pratiques de nos partenaires.

Dans le cas de l’Algérie, ancienne colonie et pays rebelle dont on se méfie, il est clair que la place assignée par les grandes puissances et leurs multinationales se trouve aux deux extrémités de ces fameuses (ou plutôt fumeuses) chaines de valeur internationales : d’une part, en amont en vendant nos matières premières, surtout énergétiques, si possible brutes ou, à la rigueur, à peine transformées au prix le plus bas possible pour alimenter la véritable machine industrielle qui demeure localisée en Occident ou dans quelques rares pays asiatiques adoubés et où se concentrent la technologie, le savoir-faire et la valeur-ajoutée. D’autre part, en aval, en demeurant, ad vitam aeternam un pays consommateur de biens intermédiaires, finis et technologiques et de services, d’abord en épuisant nos recettes financières issues de l’exportation des hydrocarbures avec la complicité d’une bourgeoisie d’Etat et un patronat comprador, puis en s’endettant pour assurer son esclavage définitif.

Ce schéma, qui a été mis en place de manière transparente entre la métropole et ses colonies est toujours d’actualité et ne changera pas sans une lutte acharnée de notre pays pour gagner son autonomie et sa souveraineté économiques.

A rebours de cette vision imposée de l’extérieur, et dans la continuité de l’indépendance politique du pays après 1962, nos dirigeants des années 70-80 avaient bien compris que la souveraineté économique, indispensable à la survie de la Nation à long terme, ne pouvait s’obtenir en quémandant une place de domestique au château. Il s’agissait d’arracher la souveraineté de l’Algérie sur ses ressources naturelles dans un premier temps, puis de développer un capitalisme d’Etat afin d’assurer une remontée de la production d’amont en aval dans des chaines de valeur choisies librement et souverainement en fonction de nos propres objectifs de développement. Nés sous le joug colonial et armés sur tous les plans par le combat libérateur, nos dirigeants d’alors n’étaient pas assez naïfs pour croire que les pays développés et leurs multinationales allaient soudainement partager le gâteau du développement et de la prospérité pour nos beaux yeux, ce qui est contraire à l’essence même du capitalisme et de ses rejetons, l’impérialisme politique et le néo-impérialisme politico-économique.

L’Algérie n’était pas le seul pays au monde à suivre ce chemin du développement autonome. Souvent dans la foulée d’indépendances durement acquises en Asie (Inde, Malaisie, Corée, Thaïlande, Indonésie, Vietnam), Afrique (Egypte, Afrique sub-saharienne), Moyen-Orient (Irak, Syrie, Iran) ou de phases de néo-colonialisme brutales en Amérique latine (Argentine, Brésil, Chili, Cuba, Nicaragua, Equateur), de nombreux pays se sont également engagés dans cette voie difficile mais incontournable, avec plus ou moins de succès.

Or, depuis le début des années 80, la contre-révolution néo-libérale a utilisé habilement la fable du primat de l’économie sur la politique et de l’insertion dans les chaines de valeur internationales modelées par les multinationales donneuses d’ordre comme « contre-modèle » du capitalisme d’Etat et seule voie de salut pour les pays du Tiers-monde. On nous demande de passer de l’Etat producteur et planificateur à l’Etat régulateur engagé dans une compétition internationale pour démanteler les législations protectrices des droits et de la souveraineté afin de mieux dérouler le tapis rouge aux multinationales et au secteur privé national coopté (dérèglementation, ouverture à la concurrence des services publics, vente des bijoux de famille sous le vocable de privatisations, création de gigantesques zones franches où les lois du travail nationales ne s’appliquent plus, remplacement systématique du droit national par l’arbitrage ou les Etats et les entreprises nationales sont mises sur le même plan que les multinationales).

On peut retracer en quatre phases l’historique de la substitution du mirage de l’insertion dans les chaines de valeurs internationales au développement autocentré de l’Etat. Cette séquence douloureuse de notre histoire politique et économique est marquée par une succession d’errements et de trahisons qu’il est utile de retracer

  1. L’arrêt brutal du développement indépendant durant les années 80

Au début des années 80, après avoir écarté leurs rivaux nationalistes (Kasdi Merbah et Yehyaoui) et leur concurrent dans la complaisance vis-à-vis de l’ancienne métropole et de l’empire (Bouteflika), les beaux-frères Chadli Bendjedid – Larbi Belkheir lancent leur plan anti-national : le premier est obsédé par son « rôle historique » de « dé-boumediéniser », à la manière d’un Kroutchnev algérien et trouve là l’occasion rêvée de casser l’œuvre de son prédécesseur. Le second, chef de file de la frange félonne et infiltrée, peut commencer la mise en œuvre de la première phase du plan de destruction des fondements de l’Etat algérien, conçu par les autorités de sa patrie d’adoption, à laquelle sa famille avait fait allégeance de longue date durant la colonisation et qu’il continuait à servir après l’indépendance de manière patiente et zélée.

Ce plan commence par la critique systématique de l’Etat et du secteur public algérien et l’arrêt brutal de son développement : Les investissements dans le secteur public, qui représentaient l’essentiel du taux d’investissement national de 50% en 1977 (alors l’un des plus élevés du monde), sont brutalement décriés et arrêtés et la manne pétrolière est détournée vers la première opération nationale d’importations et de gabegie.

La seconde attaque, menée au nom de la « bonne gestion capitaliste » consiste à déstructurer et déstabiliser nos grandes sociétés nationales. Cette mission est confiée à Abdelhamid Brahimi, chairman de Sonatrach de 1976 à 1979 puis Ministre de la Planification et de l’Aménagement du Territoire en 1979 qui donne le mot d’ordre de la casse systématique du secteur industriel public, pompeusement appelée « restructuration organique du secteur public » en 1980 au nom du « small is beautiful’ qui était à la mode quelques années avant, à la suite du livre du même nom de l’économiste anglo-allemand E.F. Schumasher écrit en 1973.

Selon l’excellente analyse de Mourad Goumiri qui a vu le système fonctionner de l’intérieur « les sociétés nationales, intégrées à l’échelle d’un secteur entier ont été atomisées selon les régions, les produits, les filières, les métiers et souvent sans logique apparente, en une myriade d’entités non viables sous le prétexte fallacieux de les rendre plus faciles à gérer ». Les nouvelles entités sont laissées sans plan stratégique, sans réorganisation tandis que les équipes sont dispatchées anarchiquement aux quatre coins du territoire, tandis que « les entreprises nationales donneuses d’ordres et leurs bureaux d’études et d’ingénierie ou leurs instituts de formation, ce qui porta un coup mortel au capital technique accumulé durant des années au sein de nos sociétés nationales1).

Le cas de la restructuration du secteur de l’Energie et de la Sonatrach conduite par Belkacem Nabi, le premier fossoyeur du secteur avant Chakib Khellil est emblématique: PDG de Sonatrach de 1979 à 1981, puis Ministre de l’Energie et des industries chimiques et pétrochimiques jusqu’en 1988, Belkacem Nabi arrêtera le plan Valhyd de valorisation des hydrocarbures (qui prévoyait notamment une plus grande intégration de la valeur-ajoutée via plus de 200 projets de transformation dans les domaines du raffinage, de la liquéfaction du gaz, de la pétrochimie, des engrais, des plastiques préparés au cours de la seconde moitié des années 70 et qui aurait changé la trajectoire économique de l’Algérie) et découpera Sonatrach, stigmatisée comme un « État dans l’État », en 17 entreprises entre 1980 et 1986 ; la société-mère Sonatrach intégrée amputée de ses activités de raffinage, de distribution, de pétrochimie, de service aux puits et de ses instituts de formation de l’IAP et l’INH. Elle passe de plus de 103,000 salariés avant sa restructuration à 34,000 fin 1984 et ne s’en est jamais totalement remise2):

La troisième forme de « libéralisation » a consisté à décentraliser l’endettement au niveau des entreprises nationales et à les encourager à contracter des crédits en devises (surtout en dollars) à très court terme et à des taux variables auprès des banques étrangères, avec la bénédiction de la Banque d’Algérie de Badreddine Nouioua. Ce « choix » de financement funeste sera à l’origine de la crise énorme de la dette connue par notre pays à partir de 1986 et fera le lit des plans d’ajustement structurels du FMI et de la Banque mondiale à partir de 19943).

Enfin, la quatrième « aberration économique » est la décision de Badreddine Nouioua, gouverneur de la Banque d’Algérie, de rétablir la parité entre le dinar et le franc français, au moment même où le prix du baril passait de 80 à 9 dollars en 1985-1986, avec un impact désastreux sur la balance commerciale et des paiements. Sensé être le gardien en dernier ressort des intérêts économiques du pays, Badreddine Nouioua commet ainsi le plus grand crime contre notre économie et notre pays en initiant la politique de surévaluation du dinar au nom, selon ses propres déclarations, de la « protection du pouvoir d’achat du citoyen algérien et pour lui permettre de continuer à consommer les biens importés de l’étranger » 4).

Notons que Belkacem Nabi5) et Badreddine Nouioua4) ont été des traitres à l’Algérie, mais pas à leur obédience familiale et religieuse qui explique mieux pourquoi ils ont été propulsés à des postes stratégiques pour y faire un maximum de dégâts.

2 –L’ouverture du commerce extérieur et le plan d’ajustement structurel des années 90

Il y a 30 ans, dans les années 90, l’Algérie vivra sa seconde phase libérale avec les réformateurs, appelés aux affaires par le duo Belkheir – Chadli. Même s’ils mettent fin à la déstructuration systématique du secteur public de la période antérieure, les réformateurs se distinguent par deux décisions lourdes de conséquences :

  • En premier lieu, l’indépendance de la Banque Centrale (Banque d’Algérie). Présentée par les naïfs réformateurs comme une mesure censée rationaliser la politique monétaire du pays, l’indépendance de la banque centrale a en fait été conçue dans les années 1950-60 par les principales banques privées de la planète comme un moyen d’interdire aux Etats de financer leur dette auprès de leur banque centrale via la création monétaire et de les obliger à s’endetter avec des taux intérêts élevés auprès des consortiums de banques privées (bref, de mettre fin au droit de seigneuriage, le droit d’émettre de la monnaie pour se financer, qui est un des éléments majeurs de la souveraineté des Etats). Priver les Etats de leur souveraineté monétaire est aussi le moyen le plus sûr de rendre l’endettement extérieur des Etats, notamment du Tiers-monde, rapidement insoutenable et les obliger à subir les plans d’ajustement structurel du FMI et de la banque mondiale (selon le consensus de Washington adoubé au G7 à la fin des années 70).
  • En second lieu, l’ouverture du commerce extérieur au privé : cette mesure accentue le basculement vers la consommation et les importations plutôt que l’épargne et l’investissement en mettant fin au monopole d’importation des entreprises publiques (ce qui maintenait, malgré toutes les dérives du PAP, une certaine limite aux importations) au profit de milliers d’importateurs privés qui eurent accès à des lignes de crédit généreuses des banques publiques.

Remarquons au passage que Ghazi Hidouci, Ministre de l’économie à la fin des années 80 et père des cahiers de la réforme, avait été à bonne école de l’opposition frontale à la politique de développement industriel étatique des années 70 en tant que cadre de l’équipe de Abdallah Khodja, Secrétaire d’Etat au Plan de 1970 à 19786).

Après les pilules empoisonnées injectées à hautes doses dans les années 80 et la phase de libéralisme interne « zélé » des réformateurs au tournant des années 90, l’Algérie finit par se soumettre au diktat des plans d’ajustement structurels en 1994.

Ces plans signent un tournant puisque l’horizon indépassable de la politique économique algérienne, notamment du Ministère des Finances, devient de faire les reformes pour faire de l’Algérie un paradis pour l’investissement étranger et un tigre à l’exportation compte tenu de ses atouts naturels (et bla, bla, bla…).

Dans les faits, à partir de 1994, ils conduisirent au résultat inverse, mais qui étaient exactement les objectifs réels de ses promoteurs occidentaux, c’est-à-dire la substitution de l’importation à la production, notamment par la reprise de la casse systématique du secteur public après la brève parenthèse de la restructuration, à couts de compressions d’effectifs sauvages sans plans stratégiques, de liquidations ou rachats sauvages d’entreprises nationales clés (Souk el fellah, CNAN, Enasucre) et d’arrêt des financements du Trésor et des banques publiques pour le secteur public.

c- La troisième phase (les années 2000): la privatisation et les accords d’association avec l’Union européenne

Rappelé par son « ami » Larbi Belkheir qui lui passe le relais de la destruction de l’Algérie, Abdelaziz Bouteflika, lors de la première décennie de son règne au début des années 2000, accélère la « libéralisation » de notre économie via :

  • L’inauguration du bradage des bijoux de famille avec la phase de privatisation anarchique des entreprises publiques sans restructuration par le Ministère de la Privatisation de Temmar, trahissant son passé de Malgache ;
  • L’ouverture du secteur minier et de l’Energie à la concurrence et la tentative de privatisation du sous-sol minier algérien façon Banque mondiale (ou plutôt CIA et Majors du pétrole) par Khellil, prenant l’exact contre-pied du plan Valhyd dont il était censé être l’une des chevilles ouvrières 25 ans plus tôt ;
  • La signature des accords d’association avec l’Union européenne en 2002, prolongement naturel des plans d’ajustement structurels du FMI prévoyant la mise en place d’une zone de libre-échanges avec l’Union européenne en 2017, consacrant la mise sous tutelle néocoloniale de l’Algérie :
  • Nos dirigeants acceptent (et ce jusqu’à ce jour) que le rôle de nos hydrocarbures soit de fournir une énergie non transformée pour la machine économique occidentale, tournant le dos à la doctrine post indépendance de l’utilisation des hydrocarbures comme outil du développement et de l’indépendance du pays, notamment via la valorisation des hydrocarbures en produits pétrochimiques à plus forte valeur ajoutée ;
  • Notre politique douanière de protection de notre agriculture et de notre industrie est démantelée au nom des engagements pris, mains sur le cœur, par les généreux Européens que leurs gentilles multinationales allaient investir des dizaines de milliards de dollars d’IDEs en Algérie, qui serait rapidement transformée en tigre exportateur vers l’Europe ;

Avec ces accords d’association, on grave dans le marbre la tromperie de l’insertion dans les chaines de valeur internationales puisque les décisions concrètes consistent uniquement à favoriser les importations des biens européens sans droits de douane, tout en faisant de vagues promesses d’investissements. Ceux-ci défient la logique microéconomique puisque les multinationales européennes, ayant leur outil de production principal à quelques milliers de kilomètres de l’Algérie et ayant sécurisé un accès sans droit de douane au marché algérien, n’ont plus aucune incitation à investir chez nous à l’exception de maintenir un flux minimum d’investissements dans le secteur énergétique pour assurer la pérennité de l’approvisionnement stratégique de l’Europe en énergie, qui finira également par se tarir dans les années 2010.

Comme on pouvait s’y attendre, cette période ne vit que l’accentuation du tout importation et de son corollaire de détournements de devises vers les banques, paradis fiscaux et places fortes immobilières européens via les surfacturations, boostées par l’invariant de la politique compradore algérienne des taux de change surévalués et un désarmement douanier qui nous a fait perdre entre 2-3 milliards de dollars par an, ce qui représente un manque à gagner bien tangible en termes de recettes douanières de l’ordre 15-20 milliards de dollars sur une période de 20 ans, montant qui serait bienvenu aujourd’hui dans nos réserves de change.

  1. La quatrième phase (les années 2010) : la prédation et la surfacturation comme moteurs de l’économie (ou de la « déséconomie »)

Enfin, au cours des dix dernières années, la dernière phase crépusculaire de « libéralisation » a failli emporter le pays avec l’accélération de la prédation exercée par une poignée d’oligarques sur la quasi-totalité de la commande publique, notamment les gros contrats d’infrastructures (centrales électriques, barrages, routes, chemins de fer, ports) et la montée en puissance à une échelle industrielle de l’importation surfacturée entretenue par les déséquilibres des taux de change, les crédits bancaires pour des projets bidons et l’hélicoptères de billets de l’ANSEJ pour acheter la paix sociale.

Durant cette décennie, la fratrie Bouteflika, conseillée habilement par les ambassadeurs de France en Algérie puis Directeurs de la DGSE, Bernard Bajolet et Bernard Emié, s’évertuaient à planter le dernier clou dans le cercueil de l’Algérie indépendante et souveraine en réponse à l’exécution en 1958 pour traitrise à la cause du Maroc et de l’Algérie indépendants de leur père, Ahmed Bouteflika, informateur notoire de longue date de l’administration française9).

L’Algérie a donc vécu, au cours des 40 dernières années, un cycle complet de désindustrialisation, de désarmement douanier et de pillage de ses ressources naturelles et financières au profit des forces capitalistes étrangères et de leurs relais locaux, du fait de la trahison quadri-décennale des dirigeants en charge de l’économie.

Aujourd’hui encore, dans une Algérie qui se dit nouvelle, on entend encore les participants au séminaire gouvernemental, hauts fonctionnaires et chefs d’entreprise algériens, réunis pour débattre du modèle de développement de l’Algérie pour 2020-2025, préconiser à l’unisson un nouveau round d’insertion dans les chaines de valeur internationales comme axe majeur de notre modèle de développement économique, certains par catéchisme néolibéral biberonné et mal digéré durant ces 40 années maudites, d’autres, incurablement compradores, faisant semblant d’y croire pour profiter d’un nouveau round d’importations avec les subsides de l’Etat.

On nous revend la même histoire dans un nouvel emballage en nous disant que, dans le monde post-Covid, les Européens, vont faire amende honorable d’avoir trop étire les chaines de valeur et logistiques de leurs multinationales jusqu’en Chine et qu’ils vont décider soudainement de rapatrier leurs investissements industriels sur leur territoire ou dans leur périphérie proche, notamment dans ce pays de cocagne qu’est l’Algérie avec sa main-d’œuvre bien formée, jeune et dynamique, ses matières premières abondantes, son énergie si bon marché, sa proximité avec l’Europe et surtout son large marché intérieur, bref, les mêmes arguments que 40, 30, 20 et 10 années auparavant.

Or, il est clair que sans une politique industrielle volontariste, personne ne viendra de son propre chef : ni l’Allemagne qui délocalise son industrie a minima et pratiquement exclusivement dans son hinterland d’Europe de l’Est (où les coûts sont bas et la main-d’œuvre bien formée) et en Chine (souvent forcée par la politique industrielle du gouvernement chinois nationaliste). Ni la France, dont le poids de l’industrie décline, et qui préfèrera relocaliser les industries qui lui restent (pharmacie, agro-alimentaire, matériaux de construction, automobile) d’Asie vers chez elle en France, en Europe de l’Est ou, dans son arrière-cour marocaine plutôt qu’en Algérie. Ni l’Italie et l’Espagne, dont le tissu économique est composé principalement de PMEs. Ni les autres pays européens ayant des grandes multinationales (Pays-Bas, pays scandinaves, Suisse) qui investissent en Europe du Sud, en Chine ou en Europe de l’Est, un peu à la manière allemande. Ni le Royaume-Uni, fortement désindustrialisé et dont les multinationales ont une stratégie mondiale et ne peuvent profiter des bénéfices de l’accord d’association.

Au contraire de ces « responsables », nous pensons que pour pouvoir rebâtir une économie forte, il est important de commencer par tordre le cou idéologiquement et factuellement à la fable sur l’insertion dans les chaines de valeur internationales conçues par et pour les multinationales avec la bénédiction de leurs Etats. Celle-ci ne peut que nous faire perdre un temps précieux pour réamorcer notre développement économique et industriel plutôt que de se contenter des miettes de la mondialisation. Ensuite, il est urgent de remettre en place des instruments de protection de notre économie puis de revenir à un Etat producteur, planificateur du développement économique et gardien de la souveraineté économique.

Mohsen Abdelmoumen

  1. Lire les articles de Mourad Goumiri dans la presse ou l’auteur livre des éléments très intéressants et vécus de l’intérieur de la restructuration des entreprises publiques conduite en 1982 : Réforme du système monétaire et financier du 2 septembre 2021, De l’impérieuse nécessité de fusionner les banques publiques du 17 septembre 2020 (nous ne cautionnons pas ce titre et cette recommandation sur le secteur bancaire) ou Création d’une banque d’import-export, la fausse solution du 26 juin 2021
  2. Voir la thèse de doctorat d’Oumelkhir Touati Rapport au travail et dynamique de transformation du métier d’ingénieur dans le contexte algérien : le cas de l’entreprise Sonatrach
  3. Tout comme l’Algérie, les pays d’Amérique latine engagés dans un modèle de développement autonome (Mexique, Brésil, Argentine, Venezuela), ont été également encouragés par les banques occidentales à prendre des crédits à court terme en dollars et à taux variables à la fin des années 70- début des années 80, période où les prix des matières premières d’exportation étaient élevés et les taux d’intérêt aux Etats-Unis bas, ce qui semblait « propice » à l’endettement. Malheureusement, ce mode d’endettement (en dollars et avec des taux variables à court terme) s’est révélé un piège mortel quelques années plus tard, lorsque les taux d’intérêt américains sont montés en flèche à des niveaux inédits (près de 20% sous Paul Volker, le très monétariste patron de la FED) et que les prix des matières premières se sont effondrés au début des années 80, fortement manipulés sur les marchés financiers ou via l’OPEP dans le cas du pétrole (l’Arabie Saoudite se lançant soi-disant dans une guerre de parts de marché, mais dans les faits, répondant à la demande des Etats-Unis de provoquer une crise en URSS, scenario répété en aout 2014 avec l’Iran et la Russie en ligne de mire). A la suite de ce mouvement de ciseaux des taux d’intérêts et des prix des matières premières, ces pays d’Amérique latine ont été plongés dans une crise terrible de la dette et aux plans d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale.
  4. Lire l’article de Francis Ghiles « North African diversities : Algerian tales, Maghrebi dreams » sur le site opendemocacry.net où l’auteur, correspondant du Financial Times sur les questions d’Energie, couverture qui lui a permis d’approcher le gotha de l’Algérie officielle dans les années 70 et 80, révèle qu’en réponse à la question de Belkacem Nabi « What can I do to be your friend? » , Francis Ghiles retorque : « The only difficulty I have is that we share one thing, minister. We both have a Jewish mother but you are ashamed of yours while I am proud of mine” qui laissa Belkacem Nabi sans voix mais qui était une erreur de jugement de la part de Francis Ghiles puisque, au contraire, Belkacem Nabi y puisait sa grande motivation pour nuire au pays de sa nationalité officielle.
  1. Voir les interviews répétées de Badreddine Nouioua dans El Watan notamment celle du 11 janvier 2015 ou il indique que « la dévaluation du dinar par rapport aux autres devises risque de plonger le pays dans une crise similaire à celle des années 90 et où il prédit des conséquences très graves pour l’économie nationale », en rappelant sadiquement son haut fait d’armes lorsqu’il était à la tête de la Banque centrale : «  il nous a fallu quinze ans pour dépasser la crise de 1986 », ou celle du 28 juillet 2019 ou il défend l’idée que « le dinar ne doit pas être dévalué ni l’écart avec le marché parallèle réduit du fait de leur effet négatif sur le consommateur algérien et de la situation de mono-exportateur de l’Algérie », concluant de manière cavalière que « les dévaluations et dépréciations du dinar n’ont eu dans l’ensemble que des effets négatifs sur l’économie nationale ».
  2. Voir les révélations naïves de Ghazi Hidouci dans Algérie, La libéralisation inachevée (un titre qui en dit doublement long) qui révèle qu’il faisait partie au cours des années 70 d’un groupe de fonctionnaires du Plan qui travaillait le soir sous l’égide du « brillant » Abdallah Khodja (pourtant de la génération de Novembre, mais qui a passé la guerre d’Algérie au Maroc au Département de planification puis à la Banque centrale avant de rejoindre l’Exécutif provisoire en Algérie en 1962) à développer des stratégies d’obstruction à la politique menée par Belaid Abdeslem au Ministère de l’industrie, stratégies qu’ils appliquaient le lendemain dans le cadre de leurs prérogatives au Plan. En particulier, le Secrétariat au Plan freinait systématiquement les investissements en infrastructures économiques indispensables au schéma de développement économique d’ensemble du pays (télécommunications, routes, chemins de fer, ports, servant à relier les mines aux usines et les usines aux réseaux routiers) qui représentaient 20% des budgets des deux plans quinquennaux des années 70 et sur lesquels les équipes du plan pouvaient mettre leur veto.
  3. Voir le livre de Farid Alillat Bouteflika. L’histoire secrète, notamment les second chapitre (intitulé « Un collabo est assassiné à Oujda ») et le troisième chapitre (« Sous l’aile de Houari Boumediene ») qui relatent la mort brutale du père d’Abdelaziz Bouteflika, Ahmed Bouteflika Ben Mostafa, en 1958, attribuée à une élimination du FLN car Ahmed Bouteflika était soupçonné depuis toujours de surveiller les Algériens d’Oujda pour le compte de l’administration coloniale (il avait d’ailleurs été fait chevalier de la Légion d’honneur dès 1937). Farid Alillat explique aussi que Abdelaziz adû subir le quolibet de « Ouled Al Biya » par ses camarades de classe durant toute sa scolarité et que sa première demande pour rejoindre l’ALN en novembre 1956 fut rejetée par le commandant Abdelkrim Zaoui, commissaire politique de l’ALN en charge du recrutement des maquisards, du fait de sa filiation avec son père collaborateur de l’administration française.

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