Ce site présente les études, réflexions et publications du "Collectif novembre pour la souveraineté nationale, une économie autocentrée et le socialisme." L'ordre des objectifs est notre ordre de priorité.

Afrique, Géostratégie, Histoire, Impérialisme, Maghreb Arabe.

GUILLAUME BERLAT – LIBYE : QUI SÈME LE VENT, RÉCOLTE LA TEMPÊTE

La Libye « liberée » par l’OTAN

LIBYE : QUI SÈME LE VENT, RÉCOLTE LA TEMPÊTE

Par Guillaume Berlat Publié le 20 mars, 2021.

Une décennie après le début des mal nommés « printemps arabes », qui se sont parfois transformés en « hivers islamistes », la situation au Proche et au Moyen-Orient est loin d’être satisfaisante. Récemment, nous avons tenté de dresser un état des lieux qui laisse songeur tant les espoirs des peuples concernés ont été largement déçus1. En Libye, la situation est toujours aussi chaotique alors que nous nous rapprochons du dixième anniversaire de la mort/l’assassinat de Mouammar Kadhafi. Rappelons que l’élimination du « Guide de la révolution » de la Jamahiriya arabe libyenne et dirigeant de la Libye de 1969 à 2011 – à laquelle la France présidée par Nicolas Sarkozy n’est pas totalement étrangère -, est survenue à Syrte, le 20 octobre 2011, deux mois après la prise de pouvoir par le Conseil national de transition (CNT). Le moins que l’on puisse dire est que l’Occident ne sort pas grandi de cette brève chevauchée fantastique qui tourne depuis à la déculottée dramatique. Force est de constater, qu’après avoir gagné provisoirement une bataille, l’Occident a définitivement perdu la guerre de Libye.

L’OCCIDENT A GAGNÉ UNE BATAILLE

Il y a dix ans, commençait, à Benghazi, l’insurrection contre Mouammar Kadhafi, le « Guide » qui dirigeait la Libye d’une main de fer depuis son coup d’État militaire de 1969 contre la monarchie. Dès le mois de mars, le président français, soucieux de prendre le train en marche des « printemps arabes », décide de défendre politiquement, puis militairement, les rebelles avec l’aide active de quelques pétromonarchies du Golfe (le Qatar dont la chaîne de télévision satellitaire, Al Jazeera pratique la désinformation à outrance en annonçant des massacres qui n’ont pas eu lieu). Conseillé par BHL, il est rejoint par le premier ministre britannique, David Cameron et le président américain Barack Obama, sous le couvert de l’OTAN (celle qui guerroie en Afghanistan et en Irak avec les succès que l’on sait).

Les chasseurs-bombardiers français clouent au sol la brigade blindée du Kadhafi avançant vers Benghazi. En Europe, Nicolas Sarkozy rencontre cependant le scepticisme des gouvernements allemand et italien. Mais, il persévère dans sa volonté de châtier l’ignoble dictateur libyen de sa visite à Paris en contrepartie de la libération des infirmières bulgares négociées par son ex-épouse, Cécilia (le couple était alors au bord du divorce)2. Confusion de la petite et de la grande histoire ! Le « Blitzkrieg » est un rapide succès. La « bête immonde » est terrassée. Il ne reste plus qu’à trouver quelques idiots utiles (un CNT) pour établir la paix, la démocratie, l’état de droit, l’économie libérale… dans un pays historiquement fracturé en trois entités auquel nous livrons manu larga, des tonnes d’armes à des tribus, des clans qui ne rêvent que d’en découdre.

Nicolas Sarkozy accueilli à Tripoli, le 25 juillet 2007, par Mouammar Kadhafi

Le reste suivra tant l’Occident se berce d’illusions sur sa capacité à exporter clés en mains la démocratie à des peuples qui le réclament à corps et à cris, sur sa capacité à créer ex nihilo un État nation qui n’a jamais existé que sous la férule de Mouammar Kadhafi. À trop chevaucher des chimères dans la pratique des relations internationales, on a de fortes chances de se retrouver pris dans le piège que l’on a soi-même armé. C’est ce qui se passe aujourd’hui dans une Libye mise à feu et à sang par un Occident irresponsable qui n’a toujours rien compris aux subtilités de l’Orient compliqué.

L’OCCIDENT A PERDU LA GUERRE

Aujourd’hui, l’Occident est frappé du virus du déni, de l’imprévision, de l’impréparation et de l’absence d’anticipation aux quatre coins de la planète. Pire encore, il s’autorise à jouer les pyromanes. Ce qui explique, en grande partie, les raisons pour lesquelles, il est en phase de reflux constant dans le monde entier, y compris et surtout dans la zone du Proche et du Moyen-Orient3. Nous sommes confrontés à la chronique d’un échec annoncé à la condition d’ouvrir grands ses yeux. Tout ceci relève de l’évidence sauf à faire preuve de mauvaise foi. Celle qui caractérise si bien notre technostructure arrogante peu porté au doute et à l’humilité. Depuis l’élimination du colonel Kadhafi sous les bombes de l’aviation française en 2011, force est constater que le pays est devenu le sanctuaire idéal des trafiquants d’êtres humains et des djihadistes4.

Nicolas Sarkozy et Bernard Henry-Lévi, maitres du chaos libyen !

Dictateur cruel, impitoyable avec ses opposants, il présentait, aux yeux de nombreux diplomates européens, de nombreux avantages : abandon, au début des années 2000, ses velléités révolutionnaires, pour se rapprocher, économiquement et stratégiquement, des Occidentaux ; gardien de la rive sud de la Méditerranée (Cf. les flux migratoires incontrôlés auxquels nous assistons depuis) ; tenant d’un islam modéré. En un mot, un facteur de stabilité dans une région inflammable à la première étincelle.

Le cycle est devenu classique dans le théâtre politico-militaire libyen : quand l’affrontement entre l’Est (Cyrénaïque) et l’Ouest (Tripolitaine) s’affaiblit, les clivages au sein de chaque région s’aiguisent. L’incident qui a impliqué dimanche 21 février dans la localité de Janzour, banlieue ouest de Tripoli, le convoi du ministre de l’intérieur, Fathi Bachagha, – décrit par ses amis comme une « tentative d’assassinat » – illustre précisément un regain de tensions internes à la Tripolitaine à l’heure où le processus de paix au niveau national enregistre des acquis. Survenant plus de deux semaines après la désignation d’un nouvel exécutif collégial, où se regroupent dans une apparente réconciliation des figures de l’Est et de l’Ouest, l’incident de Janzour fait éclater au grand jour le conflit récurrent opposant Fathi Bachagha aux milices de Tripoli.

Depuis sa nomination à l’automne 2018 à la tête du ministère de l’intérieur du gouvernement d’accord national (GAN) de Faïez Sarraj, M. Bachagha, figure politique issue de Misrata, n’a cessé de vouloir brider l’emprise des milices de Tripoli sur la capitale. L’âpre lutte d’influence avait longtemps été occultée par la guerre que se sont livrée, d’avril 2019 à juin 2020 dans l’Ouest libyen (« la bataille de Tripoli »), le GAN de Sarraj et les troupes assaillantes de l’homme fort de la Cyrénaïque, le maréchal Khalifa Haftar. Devant l’adversité commune, les acteurs politico-militaires de la Tripolitaine avaient serré les coudes, oubliant leurs rivalités. Ce ciment fédérateur a aujourd’hui disparu5.

Plus prosaïquement, outre le fait que les Occidentaux ont été supplantés par Russes et Turcs, le désordre libyen ne cesse de produire ses effets dévastateurs tant au nord en Méditerranée (phénomènes migratoires incontrôlés vers l’Europe) qu’au sud dans le Sahel (développement du terrorisme sans que son traitement par le G5 Sahel ne parvienne à juguler le phénomène de manière durable). Un équilibre stratégique précaire est en train de se mette en place entre Ankara et Moscou sur lequel nous n’avons rien à dire. De sujets, nous sommes lentement mais sûrement devenus des objets du droit international. Plus que jamais, le monde d’après exige une pensée claire.

UNE DIPLOMATIE INEFFICACE

La justice distance, dans la pratique de la diplomatie, est un défi quotidien à relever. C’est un frêle équilibre. Le fétichisme des néologismes tape-à-l’œil serait risible s’il n’emportait pas des conséquences gravissimes sur notre faculté de traiter des problèmes importants.

La Libye livrée à l’arbitraire et aux sévices des milices djihadistes et mafieuses qui y font régner la terreur. D

L’anniversaire de la chute provoquée du « Guide libyen » – un changement de régime qui ne dit pas son nom – fournit justement une bonne occasion d’appeler à un débat argumenté qui ne saurait se réduire aux invectives, aux anathèmes et, a fortiori, aux refus d’argumenter sur les tenants et aboutissants de notre démarche au cours de la décennie passée. Méfions-nous des apparences que l’on prend pour des réalités. Les chants désespérés sont les plus beaux ! L’Occident a pris une superbe claque en Libye. Méfions-nous de cette épidémie d’inconséquence qui frappe nos dirigeants6. S’il y a bien une conclusion objective qui s’impose avec un retour d’expérience d’une décennie, c’est bien celle de notre inculture, de notre mauvaise foi. En Libye, plus qu’ailleurs, qui sème le vent récolte la tempête.
Guillaume Berlat

Journal en ligne Proche et Moyen-Orient

https://prochetmoyen-orient.ch/orient-ations-326/

Notes

1 Guillaume Berlat, Révolutions arabes : que reste-t-il de nos amours ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 1er février 2021.
2 Guillaume Berlat, Intervenir en Libye : une lubie françaisewww.prochetmoyen-orient.ch , 18 janvier 2016.
3 Richard Labévière, Orient compliqué : les États-Unis s’effacent, la Chine s’implante et la France disparaît…, www.prochetmoyen-orient.ch , 22 février 2021.
4 Renaud Girard, « Comment l’Europe a perdu la Libye », www.lefigaro.fr , 22 février 2021.
5 Frédéric Bobin, En Libye, le défi des milices de Tripoli hypothèque la transition politique, www.lemonde.fr , 22 février 2021.
6 Rachida El Azzouzi/Clément Fayol, En Libye, intermédiaires et lobbyistes en avance sur la diplomatie française, www.mediapart.fr , 3 mars 2021.

Pour en savoir plus sur l’impérialisme « humanitaire » un historique en quatre parties écrit par René Naba :

Leave a Reply