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Algérie questions culturelles., Arts et littérature.

De Djawad Rostom Touati : La Scène et l’Histoire – Roman. Les bonnes feuilles.

Quatrième de couverture: 
"L’un est multiple, et ce qui réunit, passé le moment de l’égrégore, devient ce qui divise ; irréconciliablement. Dans une époque où jamais n’a été aussi prégnante, aussi généralisée, la défaillance de l’intuition du divers, il a semblé salubre à l’auteur de montrer — sans chercher à démontrer — par la peinture d’une réalité esthétique, que si un moment historique a suscité débats et divisions au sein d’une même classe, rien n’est alors plus absurde — ou plus spécieux — que la prétention à l’unanimisme au sein de tout un peuple. Contre la fausse identification schizophrénique, tenter de saisir la totalité apparaît comme l’unique moyen de faire face au totalitarisme, qui est, comme font mine de l’ignorer ceux qui le dénoncent afin de mieux s’en disculper, LA PARTIE QUI SE PREND POUR LE TOUT.Sur scène, se jouent alors de l’histoire Molière, Brecht, Kateb, Alloula et les autres… sur fond de rideaux rouge bordeaux, où un dialogue de sourds impose une cécité aux comédiens en action. Loin du « bruitage » imposant du mouvement, La scène et l’histoire, tel un filtre « socio-temporel », remet les pendules à l’heure historique : lever de rideau. Le professeur de théâtre Nadji, à l’affût de l’ancien temps, Rahim et Lamia, les prétendants d’un avenir politiquement meilleur, et tous les autres… adeptes de "la culture, c’est nous"…, (se) battent le parquet du présent.
Peut être une image en noir et blanc de Djawad Rostom Touati

La Scène et l’Histoire

Djawad Rostom Touati – Roman

Extrait I

Mardi 09 avril 2020.

     « Hé o, hé o, apportez le shampooing et ce sera parfait. »

     Face au canon à eau des forces de l’ordre, les étudiants scandaient ce chant gouailleur, joignant pour certains le geste à la parole, en lissant leurs cheveux humides. Rahim, qui filmait la scène, reçut un jet d’eau sur la figure, à quelques centimètres du téléphone, qu’il s’empressa d’escamoter.

    Empêchés d’accéder au tunnel des facultés, aux premiers lancers de gaz lacrymogènes les étudiants avaient crié : « Pouvoir assassin. » Rahim s’était de suite raidi et, craignant un mouvement de panique, avait tiré Lamia par le bras pour se ranger derrière une ambulance garée sur le bas-côté.

     Il était allé la chercher à l’EPAU, et avait embarqué avec lui deux de ses camarades, Mehdi et Leïla. Il avait stationné dans un parking surveillé à Belouizdad, et le groupe avait pris le métro pour rejoindre le centre-ville.

    A présent, il observait, amusé, Lamia se dépêtrer avec le masque aspergé de vinaigre qu’elle s’était confectionné. Elle l’enlevait pour chanter avec les manifestants, puis, sentant encore les picotements dus aux gaz, le remettait, puis l’enlevait pour crier un bout de slogan contre les 3B, puis le remettait, puis tentait de chanter à travers le masque… Rahim, qui s’était contenté d’un chiffon qu’il tenait à la main, et qu’il ne portait au visage qu’en cas de nécessité, riait sous cape de sa frénésie, peut-être pour calmer sa propre inquiétude que les choses ne dégénérassent subitement.

    Ils furent rejoints derrière leur abri par Leïla et Mehdi. Ce dernier proposa : « On contourne le cordon par Hassiba pour aller rue Débussy chez ma grand-mère. On pourra se ravitailler là-bas. »

    « Je ne sais pas ce que « ravitailler » veut dire exactement, mais si ça inclut le déjeuner je ne me ferais pas prier », songea Rahim. Le groupe s’ébranla en direction de la rue Charras et, sans trop y penser, Rahim prit la main de Lamia pour ne pas la perdre dans la foule. Ce n’est que lorsqu’il sentit la main de la jeune fille serrer la sienne qu’il réalisa son geste ; et, tandis qu’ils progressaient à la suite de l’autre couple, un grand trouble s’empara du jeune homme : cette main douce et frêle dans la sienne, l’environnement à la fois festif et hostile, le sentiment galvanisant de protéger cette jolie créature contre le danger, en même temps que l’idée exaltante de construire avec elle l’Algérie de demain… « Putain, je deviens tarte ma parole », se dit Rahim en serrant Lamia par la taille, pour lui éviter de se faire bousculer par un manifestant qui marchait à reculons en appelant, de la parole et du bras, ses camarades à le suivre.       

Extrait II

Elle sortit de la cuisine en emportant son sac de plage. Il commençait à débarrasser quand le portable de Lamia émit la sonnerie discrète d’un message reçu. Rahim hésita à peine : il connaissait le schéma de verrouillage du téléphone, depuis que Lamia le lui avait montré un jour qu’elle lui faisait écouter l’enregistrement d’un bout de conférence à l’école polytechnique.

   Comme il l’avait supposé, elle recevait des messages sur le groupe privé du collectif. Le dernier était d’une certaine Dassine Aldjia :

« Vous faites un hashtag, vous partagez et vous demandez à vos contacts de relayer, et la mayonnaise gonflera toute seule. Allez la jeunesse, je vous laisse, moi, mon verger n’est plus de saison[1]. Prenez soin de la révolution ! »

   Ce nom lui parut familier. Rahim remonta rapidement jusqu’à sa première apparition dans l’échange récent. Il verrouilla et posa précipitamment le téléphone ; il avait cru que Lamia avait ouvert la porte de la salle de bain. Il regarda dans le couloir et entendit couler le robinet : elle avait simplement tourné le verrou. Il reprit le téléphone, revint rapidement là où il avait été interrompu, et lut :

   « Faut profiter du buzz, vous êtes une vingtaine, vous pouvez commencer à lancer une campagne sur les réseaux sociaux, pour réveiller les troupes en attendant septembre. »

   Mehdi répondait : « Ouais! On a revivifié un peu les choses avec cette action chez le panel. »

   Le message suivant était celui de Abdou. Rahim haussa les sourcils : l’alphabet était latin, mais dans quelle langue parlait ce gars? Il dut s’y prendre à trois fois pour déchiffrer à peu près ce sabir :

  « Malgré ça, nous les étudiants, on a déjà eu des menaces et tout, plusieurs pages ont dit la semaine dernière que nous étions membres du MAK[2]! »

   Dassine Aldjia répondait :

« Yaw si tu savais à quoi on a eu droit en 2014… Vous les étudiants, vous n’avez rien à craindre. Vous êtes jeunes, vos camarades aussi, vous ne trainez pas de casseroles. Pas comme nous les militants chevronnés, avec un historique parfois partisan, parfois je ne sais pas quoi, qui serait difficile à assumer. Moi par exemple je peux représenter un courant mais impossible que tout le hirak se reconnaisse en moi, car j’ai un passé militant. Mais le jeune d’hier, ardoise vide, tous les étudiants libres peuvent se reconnaître en lui. »

   Rahim tendit l’oreille vers la salle de bain. Il entendit ronfler les conduites d’eau. Rassuré, il reprit sa lecture. Dassine Aldjia poursuivait :

  « Faut pas qu’après ils ramènent des étudiants pour vous représenter qui n’ont rien à voir avec le soulèvement. Aujourd’hui, c’est lui, demain ce sera un autre qui fera aussi le buzz. Faites émerger des personnes intelligemment. »

   Lamia répondait :

   « Oui, je suis pour cette idée. Je trouve que si on ne choisit pas nos figures, ils les choisiront pour nous, eux. »

  « Bravo la jeunesse! écrivait Dassine Aldjia. Je vous propose de lancer une campagne sur les réseaux sociaux. C’est juste une idée. Lancez l’opération : « Cet étudiant me représente », avec la photo du jeune qui a fait irruption chez le panel. Il fait un buzz de malade, et c’est comme ça que vous allez rendre visibles des figures du mouvement estudiantin. »

    Rahim, l’oreille aux aguets, entendit le verrou tourner. Il revint rapidement vers la table, y posa le téléphone après l’avoir verrouillé, et continua de débarrasser les restes comme si de rien n’était.

    Lamia rentra dans la cuisine, posa son sac sur le bar américain et s’y accouda : 

– Alors, espèce de lâcheur, pourquoi as-tu pris tes distances avec nous ?

   Rahim se rembrunit.

– Je n’ai pas pris mes distances avec vous, mais avec cette histoire de fourchette.

– Et dire que tu es kabyle…

– Justement…

– Laisse tomber, on va pas remettre ça sur le tapis. Ce n’est pas du tout de ça que je parlais. Je te parle de la troupe. On m’a raconté ta désertion.

– Ah ! fit Rahim, soulagé, en posant une fesse sur le bord de la table. Ben je comptais revenir une fois que cette lubie de théâtre de rue aura passé (coquille : aurait passé) à Nadji.

– Ce n’est pas que Nadji qui était pour… Enfin, peut-être que tu as eu raison de ne pas participer, ça a été un vrai fiasco, d’après Nassima.

– Comment ça ?

– Ils devaient jouer un bout d’Aimé Césaire.

– Et comment ça s’est passé ?

– Ils se sont fait chahuter : « Maman França », « Oui tu sais », etc. C’était lamentable.

– Ben les gens ont le sentiment de se battre contre le néocolonialisme, alors si on vient au beau milieu de la manif leur faire du théâtre en français… Il est con le Nadji, qu’est-ce qui lui est passé par la tête ?

– Et Aimé Césaire, il se bat contre quoi ? Non, faut dire ce qu’il en est, on a un rapport maladif avec cette langue, et avec ce pays.

   « Tiens, j’ai déjà lu ça quelque part », songea Rahim.

– D’ailleurs, le pouvoir l’a bien compris, il en a fait son alibi. Une tirade sur l’ancien colon et tu as dix lécheurs de Rangers qui tombent dans le panneau.

    Rahim détourna la tête, pour cacher son dégoût. « Voilà qu’elle se met elle aussi aux étiquettes ! » Lamia se méprit sur sa gêne, et tenta de nuancer :

– Bon, je comprends que ceux qui les ont chahutés, faut pas leur en vouloir. Mais ceux qui soutiennent le pouvoir, les badissistes et compagnie, ils nous sortent carrément l’étiquette hizb França ! Si tu es instruit et cultivé, tu es hizb França !

– Parce qu’on ne peut être instruit et cultivé qu’en français ? remarqua Rahim.

– Tu comprends ce que je veux dire… Tu te rends compte ! Y a des gens, tu te bats pour leur liberté, et ils te traitent d’agent de l’étranger ! « Je creuse une tombe pour sa mère et lui se débine avec la pioche. » La servitude volontaire…

– Si sa mère vit encore, c’est normal qu’il trouve le procédé omineux…

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– C’est une image, laisse tomber. En tout cas, la servitude volontaire, c’est un peu léger, comme analyse.

– Eclaire ma lanterne, mais sans me sortir les théories du complot de ton pote, s’il-te-plait.

– Pas besoin de théorie du complot, faut juste ouvrir les yeux et les oreilles pour comprendre ce qui inquiète tant les gens.

– Quoi donc ?

– D’abord, on crie sur tous les toits : pas de représentants. Pourtant, on a déjà des figures adulées, qui tracent des feuilles de route, et commencent d’emblée à opiner sur l’après Hirak avec des recettes éculées des années 90. Si ce n’est que ça, on n’a qu’à élire directement le FMI. On fera l’économie des honoraires de ses larbins locaux. Quitte à être austères…

– Ben c’est normal que des experts s’expriment sur leur vision. Pas de leaders ne veut pas dire pas d’intellectuels qui réfléchissent.

– Le problème, c’est que ces « intellectuels qui réfléchissent » sont ceux-là même qu’on propose pour diriger la transition. C’est eux qu’on désigne comme « personnalités consensuelles ». Donc, ce qu’ils racontent a valeur de programme.

– C’est l’austérité qui te fait peur ? Faut bien admettre que tous les voyants sont au rouge…

   Rahim sourit. « On a tellement martelé cette métaphore qu’elle se retrouve sur toutes les langues, ou quasi », songea-t-il.

– Soit. Mettons l’économie de côté. Et les appels au fédéralisme ?

– C’est de l’histoire ancienne, ça.

– Oui, un lapsus, dans un moment d’euphorie, quand on croyait que la « transition démocratique » allait se faire en deux slogans trois manifs… Le blitzkrieg s’étant avéré un fantasme, surtout après l’échec de la grève générale, on a remis le fédéralisme au frigo pour plus tard.

– Et alors ? Toi aussi tu vas nous sortir le spectre de la scission du pays ?

– Non ! L’angélisme béat de la valorisation économique et culturelle de chaque région comme par magie, dans la cohésion et la fraternité, c’est beaucoup plus réaliste.

– Donc, pour l’économie, tu te moques des fearmongers, mais pour le fédéralisme, tu en deviens un.

    Rahim sourit, en songeant : « Je ferai mieux d’en rester là et de l’emmener dans la chambre. »

– Ecoute, dit-il sur un ton conciliant, je t’explique seulement que les gens ont raison de se méfier. Intuitivement, ils sentent ce que moi, par exemple, j’observe en faisant certaines connexions.

– Lesquelles ?

– Par exemple, l’activiste que vous avez invité pour vous parler du rôle clé des étudiants dans la révolution…

– Sois plus précis. On a invité beaucoup de gens…

– Le zigoto de France24…

– Djouadi ?

– Oui, voilà, Monsieur Logorrhée-Enragée. Tu te rends compte, le mec il nous cite la Tchéquoslovaquie comme exemple…

– Et alors ?

– Alors, je suis pas très calé en géographie, mais comme je suis le foot, je me rappelle qu’à l’Euro, y a la Slovaquie et la République Tchèque, pas les deux en un. Et en digne fan de la Juve, je me souviens que Nedved était tchèque, pas tchéquoslovaque…

– Et donc ?

– Et donc, comme le mec il nous donne comme modèle un pays qui s’est scindé en deux, je fais ma petite recherche sur le net : le gars, il nous a refilé comme exemple « la révolution de velours », suite à laquelle le pays s’est divisé en Tchéquie d’un côté, et Slovaquie de l’autre.

– Que cherches-tu à me dire ?

– C’est peut-être une maladresse, mais soit le gars est con de nous citer pareil modèle, soit il nous prend pour des cons. Quoiqu’il en soit je commence à en avoir plein le cul de ces VRP de la révolution. On dirait qu’on n’est pas fichus de penser nos problèmes par nous-mêmes. On nous ramène toujours un « pro » qui vient nous passer la pommade, mais sans jamais nous expliquer quoi que ce soit. Il faut qu’on fasse la « révolution », mais en vue de quoi ? Avec quel contenu ? Alors là c’est le flou total.

– Tu n’avais qu’à le lui demander…

– Avec votre conférence super sélect, j’avais promis au planton qui m’a fait la fleur de me laisser entrer de ne pas faire de vagues, alors…

– Ben il est clair le contenu: un état civil et non militaire, une justice indépendante…

– Et avec tout ça on aura des emplois ? On arrêtera de se coudoyer ou de se faufiler par la fenêtre dans les COUS ?

– Je n’ai jamais fait ça ! s’insurgea-t-elle.

– Et bien moi si, mentit-il. On aura des programmes scientifiques qui servent notre épanouissement et nos intérêts ? Et puis je vais te dire un truc, tiens… Je préfère de loin un militaire comme Sankara qu’un civil comme Havel, artiste sexy et larbin de l’OTAN, pour revenir à l’exemple de l’autre agitateur. Alors cette histoire de civil et de militaire…

– Ah mais tu n’es pas sérieux ! Les militaires ont plombé le pays depuis 62, tout le monde le sait, ça !

– Mais oui, tout le monde ! Tellement plombé que tu es une future architecte et moi un futur médecin. Quelle misère, tout de même ! Et dis-moi, le civil, il nous dit quoi, sur l’état des hôpitaux ? Que c’est la faute à la gratuité ?

– Ben non…

– Ben si, en tout cas c’est ce qu’insinue le think tank de merde qui cherche à vous noyauter – si ce n’est pas déjà fait ! Et c’est ce que tu penses aussi, et que tu répétais à l’envi avant le Hirak.

– J’ai dit qu’en général tout ce qui était gratuit était de piètre qualité.

– De si piètre qualité qu’à chaque fois que les hôtels de luxe que sont les cliniques privées rencontrent une complication, ils t’envoient chez le gratuit ?

– Pour que tu ne meures pas entre leurs mains !

– Incroyable argument !

   Elle demeura un instant interdite, puis :

– Mais oui, avec le public, c’est gratis, alors si tu crèves, y a rien à redire, tandis que le privé doit rendre des comptes…

   Rahim s’esclaffa :

– Tu es sérieuse ? Y a une législation qui stipule ça ?

– Non… Enfin je ne sais pas…

– Bref, je vais te dire un truc : civil, militaire, tout ça pour moi c’est de la poudre aux yeux. J’ai l’impression que la vraie question n’a pas été posée. Je dirai même qu’on fait tout pour l’occulter : pour quel projet de société on se bat ?

– Mais si, c’est clair : pour un Etat de droit, pour la justice sociale…

– Et bla et bla et bla. Tu as déjà vu quelqu’un réclamer un Etat de non droit et l’injustice sociale ?

– Ben on n’est pas obligé d’être original non plus, surtout quand on est aussi en retard sur le reste du monde.

– Il ne s’agit pas d’être original : ce n’est pas un défilé de mode. Je veux dire que derrière ces abstractions, on peut foutre tout et n’importe quoi, aussi bien une chose que son contraire.

– Il sera toujours temps d’en débattre quand ils auront tous dégagé.

   Rahim ricana de plus belle :

– En attendant, les démokhrates fraternisent avec les intégristes, au nom de l’union sacrée pour la phase de transition… Durant laquelle ils se chamailleront ensuite pour le pouvoir, évidemment sous le bienveillant arbitrage de leurs maitres… Et nous, pendant ce temps-là, on nous fera payer la facture de vingt ans de pillage néocolonial, en nous disant qu’il faut se serrer la ceinture, pour que le FMI daigne nous prêter deux sous des milliards qu’on nous a extorqués.

    Décontenancée par ce torrent d’amertume, Lamia ne trouvait que dire. Rahim poursuivit, du même ton plein d’âcreté :

– « Qu’ils dégagent tous », j’ai de plus en plus l’impression que pour certains roublards, ça veut dire « pousse-toi d’là que j’m’y mette ». Ça doit être pour ça qu’on nous demande de ne pas désigner de représentants, alors qu’en termes de leaders auto-proclamés, j’en vois pas mal qui nous dictent ce qu’on doit faire, sans compter ceux qui le font par larbins interposés, pour se la jouer éminence grise. Je ne sais pas pour toi, mais moi, je suis partisan de sortir nu pour être vêtu par le bon dieu.

– Tu ne vas pas remettre ça sur le tapis ! Si on désigne des leaders, le pouvoir va les corrompre…

– Il ne s’agit pas de désigner des chefs, mais de s’organiser pour parler au nom de ses intérêts et de sa propre vision. J’en ai marre que des « experts », ou des activistes sortis de je ne sais où me dictent ce que je dois brailler chaque semaine. Et puis, ils me font marrer ces modernistes en carton qui, en définitive, sont sur la même ligne que le gars que j’ai entendu dire : « Le Hirak est dirigé par Dieu, il n’y a qu’à le laisser aller, comme la chamelle du prophète. » On laisse la boussole du Hirak à Dieu, mais pour leurs petites affaires, ils ne perdent pas le nord, nos éminences grises. On ne peut pas dire qu’ils naviguent à vue, les moussaillons.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Je veux dire, répondit Rahim en se redressant, que ceux qui viennent nous transmettre les mots d’ordre de think tanks douteux ne jouent pas les courroies de transmission pour le drapeau ! Ça se débrouille des stages à l’étranger et des promesses de start-up à droite à gauche.

– Et alors ? C’est ça aussi, le Hirak ! L’occasion pour les jeunes de sortir de leur bulle !

– Les jeunes ? Ou quelques roublards opportunistes ?

– Oh, mais tu es emmerdant à la fin, à faire ton inquisiteur !

– Parce que toi aussi, c’est grâce au coup de pouce de Bouras que t’as eu ton stage, n’est-ce pas ?

   Lamia demeura un instant interloquée. Rahim reprit :

– Tu croyais que je n’avais pas remarqué le manège de ce vieux con dans le parc de Galland ? Je n’étais sûr de rien, mais la mine que tu fais est éloquente.

– Va chier, toi et tes jugements de valeur, et ta jalousie de taré !

   Ce fut au tour de Rahim d’être interloqué :

– Quoi ? Que vient faire la jalousie là-dedans ?

– D’abord Nadji, maintenant Bouras, dès que quelqu’un me reconnaît du mérite, tu en fais une maladie, et réduis tout à une sordide histoire de drague.

– Mais que vient foutre la drague là-dedans ? J’ai pas dit qu’il te draguait, mais qu’il se servait de toi comme leader d’opinion : toi et les autres, vous êtes des mules qu’ils chargent de leurs mots d’ordre et de leurs orientations, en vous flattant la croupe avec un : « Errr ! Va, mon révolutionnaire ! »

– Ce que tu peux être vulgaire ! Voilà que tu me sors le jargon des zetchis ! Nous serions donc des mberdînes, des ânes qu’on a sellés pour porter le projet des autres !

– J’avais utilisé l’image de la mule sans arrière-pensée, mais tiens ! peut-être qu’inconsciemment… Tu excuseras mes manières plébéiennes… ou plutôt : mes manières de zetchi, comme sa seigneurie aristocratique dit si bien !

– J’aurais dû voir depuis l’affaire du drapeau amazigh que tu devenais de plus en plus con. Ciao !

   Elle ramassa son téléphone et son sac et se dirigea vers la porte d’entrée. Rahim la regarda faire d’un air narquois, persiflant intérieurement sur la théâtralité de cette scène, et se gardant bien d’y ajouter du sien.

   Lorsqu’elle sortit en claquant la porte, il soupira :

– C’est malin, la baise est tombée à l’eau. J’aurais mieux fait de fermer ma gueule, et de laisser la dispute pour après.

   Il ricana de sa muflerie, sentant bien qu’elle ne lui servait qu’à étouffer la souffrance qu’il ressentait déjà de s’être privé d’elle.

 Djawad Rostom Touati, La scène et l’histoire. Roman : 200 pages. Prix Public : 800 DA

[1] طاب جناني

[2] MAK : Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie. Mouvement fasciste séparatiste. (Note de l’auteur.)

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