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Géostratégie, Iran, Questions internationales., Russie

ALASTAIR CROOKE -ISRAËL EST-IL DEPASSE PAR LES EVENEMENTS ?

Israël est-il dépassé par les évènements ?

Par Alastair Crooke – Le 1er mars 2021- Source Stratégie Culture

La réactivation du JCPOA [l’accord sur le nucléaire iranien, Ndt] a attiré des partisans inattendus ; des hauts responsables de la sécurité israélienne voulant ramener l’Iran dans le cadre du JCPOA.

Le week-end dernier, un haut responsable russe a déclaré quelque chose qui caractérise bien l’époque d’aujourd’hui. Cela peut sembler une remarque superficielle, mais derrière elle, juste à l’abri des regards, se cache quelque chose de profond. Il a déclaré que le JCPOA (pour beaucoup, et pas seulement pour l’Iran) était devenu le principal symbole de la façon dont l’ordre mondial, fondé sur des règles, est utilisé précisément pour supprimer la souveraineté et l’autonomie d’un peuple et pour se catalyser en son jumeau siamois, un ordre monétaire fondé sur des règles.

À première vue, un tel commentaire peut sembler un peu exagéré, voire hostile – car l’intention d’empêcher la prolifération d’armes nucléaires par les États-Unis est certainement un objectif louable.

Cela peut sembler être son objectif (un objectif partagé par la Russie). Mais il est également vrai que la méthodologie du JCPOA correspond à un modèle particulier : Déclarer unilatéralement qu’une certaine vision, ainsi que ses valeurs, sont universelles, puis fixer les « règles de conduite » de cet universalisme. Ces règles ne seront pas nécessairement conformes au droit international, mais, conformément à la phrase tristement célèbre de Carl Schmitt, « Souverain est celui qui décide de l’exception (au droit) », et puisque l’universalisme prétend se placer au-dessus des civilisations nationalistes arriérées, par cette seule mesure, elle revendique l’exceptionnalité. Et l’« ordre » fondé sur des règles doit, sur cette base, remplacer et supplanter la « loi ».

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Dans le cas de l’Iran, les règles de conduite « universelles » imposées étaient destinées à supplanter les droits légaux du pays : faire reculer l’élan révolutionnaire en Iran, drainer ses résidus de radicalisme en le forçant à se conformer aux règles fastidieuses du JCPOA et, finalement, forcer l’assimilation de l’Iran dans la gouvernance monétaire mondiale.

Ok, rien de nouveau – c’est la procédure occidentale standard. Pourtant, ce commentaire sur la façon dont le JCPOA est devenue le symbole de la façon de retirer la souveraineté du sang d’une nation sous entend un changement plus important qui touche à la fois la Russie et l’Iran. C’est en conversation dans une grande partie du monde et elle est pourtant presque inimaginable à Washington DC Beltway.

Il y a cinq ans encore, nombreux étaient ceux qui, en Russie même, pensaient que l’État devait au moins avoir un « lien » plongé dans les eaux vives du dynamisme occidental. Cela était nécessaire (même à un certain coût pour la souveraineté russe), en raison de la technologie, des finances et du savoir-faire occidentaux. Puis est venu le discours de Poutine de 2007, à la conférence de Munich sur la sécurité, – un point d’inflexion clé. « La Russie est agressée par l’Occident. Nous acceptons le défi, et nous le relèverons ».

En 2007, la Russie a compris que les eaux de source du dynamisme occidental étaient en train de s’épuiser. Le mois dernier, à Davos, Poutine a laissé entendre que cette eau n’était pas seulement stagnante, mais qu’elle était désormais contaminée. Le projet occidental s’est trouvé paralysé par l’accaparement de l’ensemble du système au profit des 0,1%.

L’UE en tant qu’entité est faite des mêmes « règles de conduite universalistes » que le projet américain qui l’a précédée (bien que commercialisé, dans ce cas, comme un bien commun universel européen). Et les eaux européennes stagnent de la même manière. Les dirigeants russes ont compris que la Grande Europe [celle de l’Atlantique à l’Oural, Ndt] n’existera jamais. Plus important encore, la Russie a découvert qu’elle pouvait rassembler l’« énergie » culturelle, à partir de ses propres ressources, pour innover et développer la nation russe.

De nombreux Iraniens sont arrivés à une conclusion similaire sur l’Iran. Alors qu’autrefois, la plupart des Iraniens – peut-être 80% – voulaient avoir une sonde trempée dans le puits du dynamisme technique occidental, aujourd’hui, peu d’entre eux en veulent une. Le danger pour leur propre société d’un contact trop étroit avec cette eau stagnante est évident. Comme la Russie, ils s’efforcent de trouver l’énergie intérieure à partir de leurs propres ressources et d’utiliser les atouts dont ils disposent. Et découvrir que ces atouts peuvent être aussi présents en Asie qu’ils l’étaient autrefois en Europe.

C’est l’« autre » conversation. Outre les bruyants récits qui émanent du circuit fermé de Washington DC sur l’Iran, cette discussion alternative – et la manière dont Poutine l’a soigneusement encadrée – se tient « en dehors de DC », largement partagée par une grande partie du monde. Mais elle ne sera pas entendue à Washington. Dans son exposé fait à Munich, Biden a dépeint la Russie comme une sorte de figure vaudou, proférant des incantations préjudiciables aux États-Unis. C’était dans le but d’associer toute personne critiquant ainsi l’Amérique à un agent russe – un traître. La Russie est devenue la poupée vaudou à tenir en l’air, pour effrayer le public américain et pour discipliner le discours public.

Comment se fait-il, alors que l’Iran est à la veille, tout comme la Russie, d’un éventuel découplage de l’Europe, que la réactivation du JCPOA ait attiré des partisans inattendus ; d’actuels et d’anciens hauts responsables de la sécurité israélienne voulant ramener l’Iran dans le cadre du JCPOA.

Que se passe-t-il ? Une rébellion contre la ligne de pression maximale de Netanyahou ? Plus intéressant encore, un certain nombre de ces hauts responsables de la sécurité israélienne plaident pour un retour « vanille » au JCPOA (c’est-à-dire « sans remettre les termes de l’accord en question ») – comme l’explique Ben Caspit, « une équipe d’experts [israéliens] particulièrement chevronnés a conclu que, contrairement à la position de la plupart des membres du gouvernement Netanyahu-Gantz, l’accord avec l’Iran ne devrait pas inclure le programme de missiles de Téhéran ou ses activités régionales » [c’est nous qui soulignons].

Est-ce là le paradoxe ultime ? Au moment même où le scepticisme iranien menace de l’emporter, le scepticisme israélien pourrait s’estomper ? Peut-être vont-ils se croiser, sans se rencontrer, et rien n’en résultera.

Ces anciens hauts fonctionnaires israéliens suggèrent maintenant que le JCPOA n’était pas si mauvais, après tout : « Lorsque l’accord [JCPOA] est arrivé », explique l’ancien commandant du Commandement du Nord israélien, le Général (rés.) Yair Golan, « nous avons eu une discussion avec tous les fonctionnaires et nous nous sommes dit que si l’Iran s’y conformait, ce serait un incroyable résultat ».

Ou peut-être s’agit-il du « sale secret » dont personne ne veut discuter publiquement, à savoir qu’Israël a été dépassé. Alors que le monde entier est obsédé par la « Grande arme » (la perspective d’une arme nucléaire) et par la question de savoir si la pression maximale de Trump inciterait ou non l’Iran à se conformer au JCPOA, l’Iran se prépare non pas à la « Grande arme » mais à un grand nombre de « Petites armes ».

Des missiles iraniens sont exhibés dans la capitale Teheran, à l’occasion du 40e anniversaire de la Révolution islamique, le 2 février 2019. AFP/ATTA KENAR

Israël est maintenant entouré de milliers de missiles de croisière intelligents et de drones d’attaque à capacité d’essaimage. L’arme nucléaire a toujours été un cercle vicieux (le Moyen-Orient étant trop petit et trop dense pour que les armes nucléaires aient un quelconque sens). Les frontières de la guerre, au bord desquelles Netanyahou aime danser, deviennent – peut-être – trop dangereuses pour que ces anciens responsables de la sécurité israélienne puissent envisager d’aller plus loin.

Ils savent (contrairement à Blinken, semble-t-il) que l’Iran ne mettra jamais ses missiles sur la table de négociation. Peut-être que ces responsables de la sécurité israélienne sont réalistes et qu’ils considèrent le retour à un accord « vanille » comme la seule voie à suivre. Ils ont probablement raison sur ce point.

Mais pourquoi préconiser un retour des Iraniens au sein du JCPOA ? Eh bien, le retour complet de l’Iran et de l’Amérique au JCPOA pourrait conduire à l’émergence d’une architecture de sécurité dans le Golfe qui inclurait l’Iran (mais pas Israël – évidemment). Et que cette architecture pourrait faciliter le recul de la dissuasion à base de missiles intelligents de l’Iran.

Serait-ce une manière pour Israël d’entamer une désescalade avec l’Iran ; de s’éloigner de la dangereuse politique guerrière de Netanyahou ? Peut-être.
Mais les doctrinaires faucons américains seront-ils d’accord ? Ils aspirent toujours à ce que l’Iran révolutionnaire soit puni. Et les Iraniens pourront-ils à nouveau faire confiance à Washington ? (Probablement pas.)

Alastair Crooke

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