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Algérie Politique, Arts et littérature., Chroniques

Au tout début du Hirak…Yacine Foudala.

Par Yacine Foudala. Publié le 23 février 2020.

Au tout début du Hirak, par une très belle journée ensoleillée, mon ami Moh Kmn et moi sommes descendus en ville pour dire NON au cinquième mandat que le candidat impotent qui a pendant vingt longues années, régné sans partage sur notre magnifique pays, a tenté de briguer, toute honte bue.

Nous avons marché de chevalley jusqu’à la place Audin où nous avons vu se constituer une foule qui n’en sera que plus importante durant les semaines et mois à venir, nous étions déterminés à battre le pavé pour ne plus jamais être considérés comme des suiveurs dociles, des moutons de panurge, des pénitents fatalistes à même de tout accepter, même les plus grandes humiliations, nous voulions écrire notre destin de nos propres mains, et avions beaucoup de choses à dire, même s’il ne nous a été permis que de crier notre refus de voir se perpétuer ce dégoutant spectacle.

Nous avons dès notre arrivée sur les lieux été accueillis avec des bombes lacrymogènes, on n’allait quand même pas nous offrir des fleurs, allez-vous me dire !! Les forces de l’ordre n’ont pas levé leurs matraques, ils avançaient tout doucement, calmes, imperturbables, et formaient un cordon imperméable, que d’aucuns ont essayé de franchir, mais en vain. C’est alors que, tout en bravant l’adversité érigée en barrière, par des flics ne sachant plus eux-mêmes de quel côté se positionner, nous nous sommes mis à chanter avec émotion et entrain

« Makach el khamsa ya bouteflikaaa oohoohoohoohooh, djibou el BRI w zidou sa3i9a ohohohohohohhoh »

Chair de poule, et frissons, youyous, larmes de joie et sensation de délivrance. Au fur et à mesure que le temps passait, Mohamed et moi nous nous dirigions vers les avant-postes et n’avions eu de cesse de dégueuler nos tripes sur les boucliers des forces anti émeutes qui n’avaient jusqu’alors, montré à notre égard aucun signe d’agacement, ils nous lançaient des sourires parfois sympas, parfois moqueurs, et savaient pertinemment que le petit nombre présent ce jour-là ne les gênerait pas le moins du monde. Jusqu’au moment ou de mon côté comme du sien, une petite brèche s’ouvrit, et voilà que des bras costauds nous saisirent par nos encolures, et nous trainèrent jusqu’au fourgon de police, on se débattit comme on put, mais peine perdue, rien n’y fit, on se laissa donc dignement aller à notre sort, اطلع قلتلك ; disait un des policiers.

Une fois dans la galoufa, nous étions au moins une quinzaine de bonhommes, Mohamed me lança un sourire contrarié, l’air de dire باصينا (On est dans la merde), le policier exige que nos téléphones lui soient remis sur place avant même de démarrer, ce qui a été fait pour la plupart. Le fourgon démarre enfin, et le policier daigne bien nous ouvrir la séparation entre les deux cabines avant et arrière, pour nous laisser respirer un peu, à travers la grille grise, inutile de vous dire que nous ne savions pas où nous allions, ni ce qu’ils comptaient faire de nous, mais bon ! Qu’est ce qui pourrait bien nous arriver de grave !? ماكاين والو نورمال

A mesure que le conducteur roulait et s’éloignait de plus en plus du centre d’Alger, les spéculations commençaient à pleuvoir :

(انا جابلي ربي يدونا للحراش، لوخر قالك أواه رايحين للحميز، انا سمعت بلي مصاغر تلقوهم جوايه زرالدة، واحد قاللنا مزية ماشي كافينياك ولا شاتوناف، لوكان يبندرونا

Entre temps il rejoint la rocade sud en direction de Cheraga, Moh me regarde et je lui dis:

  • Mliha loukan yeddouna l Cheraga !!

c’est toujours mieux de ne pas être trop loin, qui sait l’heure à laquelle ils allaient nous relâcher ? Et puis déjà, vont-ils nous relâcher !? Enfin ma3linach, je sors un bout de Kesra que je partage avec ceux qui en voulaient, en attendant d’arriver, nsebbrou rwa7na chouyya.

Alors que le fourgon poursuit son chemin sur l’autoroute, quelques jeunes commencent à dire aux policiers tout le mépris qu’ils ont pour eux et leur satanée casquette,

نتوما ماشي رجال، دايرينا شغل او سيادكوم يتنعنعو، لهلا تربحكم

Et le policier regarde le plus intrépide d’entre nous et lui dit

« كي نوصلو نشوفو إلا تكمل تهدر هكدا»,

* le jeune lui répondit qu’une fois descendu il lui dira exactement la même chose, et qu’il n’avait ni peur de lui, ni des consignes qu’il avait reçus,

لي صار يصير، حنا حياتنا كامل راحت غبينة، ماراناش سامعين بيكوم، تحب تضرب اضرب، ما وليناش نحسو خلاص، لحمنا طاب

C’est à ce moment précis que nous arrivons au niveau de l’embranchement menant à Cheraga ouest, mais au lieu de bifurquer à droite, le chauffeur continue tout droit sans même mettre le pied sur la pédale de frein, alors win rahoum rayhin yeddiwna ? L 9li3a, L Tipaza ? وين بيها يا خوو!!13h00 :

Enfin arrivés,

ايا اهبطو او مادابيكم ماديروش لحس داخل لكوميساريا !

Nous avons -il faut le dire- été très convenablement reçus, l’intrépide est allé chez le policier lui dire

انا هوا لي كونت نحكي معاك موقبيل، الي عليك ديرو

le policier a ri et lui a dit

ايا روح ، ماكان والو

Nous avons présenté nos papiers, et avons renseigné un formulaire (formalité), le flic se mit à nous rassurer, ce qui m’avait un peu étonné, je tourne la tête et je vois un petit jeune de seize ans en train de pleurer, et les flics lui dire

ماكان والو خلاص,

ils lui ont même filé un portable pour appeler ses parents et leur dire que tout allait bien se passer. Un autre qui n’arrivait pas à parler d’autre chose que de la bouffe m’a un peu rappelé le jeune que le grand Bachetarzi dans Hassan Terro charriait drôlement

« كاين لبراك بالزيتون »

L’ambiance était vraiment conviviale, quelques policiers sont venus nous parler, et le sujet c’était évidemment Boutef,

والله غير بزاف، قرعها، ميزيريا، كلاونا بالسريقة، و لمعشة ولات غالية، و زاوالي مايلحقش,

ensuite on a sympathisé,

  • hada men saint eugène, hada men bab el oued, hada men el biar, hada mel harrach, hada men loussaindey

el mouhim djewweznaha bel bien.

Arrive enfin le moment de vérité, les policiers commencent à nous appeler à tour de rôle pour les questionnaires, prises d’empreintes, et vérification du fichier, c’est mon tour, je rentre pour le test d’iris, empreintes digitales, on sort mon nom du fichier, tout va bien réglo. Je passe à l’autre chambre, on prend mes empreintes digitales, l’officier me regarde et me dit :

– Wach kount eddir f dzayer ?

– Kount nemchi.

– Kount temma zhar wella eddawek redjlik

– eddani nifi ellewwel oumba3d redjliyya.

– Hakda aaahhh !

– En3em ih.

– Wach heb y9oul ?

– Hab y9oul hbet khater kayna massira silmiyya, bach nferghou 9loubna, ou n9oulou wach kayen, 3yina men had eddoula, 7asba belli eddeniya 7chich adji w e3fess, maranach ziyada lahna, rana wlad dzayer ga3 kima rana.

– Ounta wach rak hasseb ro7ek? Ali la pointe ?

– Mahasseb ro7i walou, Ta3 wedjhi ali la pointe, ana mouwatin bassit, hadak makan.

– Wach tekhdem ?

– Nekhdem f recrutement

– Mounkharit fi kach 7izb wella djam3iyya ?

– Khatini poulitique.

– Ara tchou sac à dos dialek hada, wach fih ?

– 9oultlou kwarti ou ktab rani ntale3 fih

– Il jette un coup d’œil et trouve « Ainsi parlait zarathoustra de Nietzsche » « un livre pour tous et pour personne » tweswess mlih, il m’a dit

-hada tkhellih hna.

– Mou7al chef (c’est une édition très ancienne et rare) t7eb tedreb 3lih tella ou ki nro7 neddih m3aya.

– Chkoun 9allek tro7 ?

– Ma7soub nriyya7 hna ?

– Yadra !

– Ma3lich ida b9it hna wella edditouni kach plaça, nahdihoulek, ida wellit l dar neddih m3aya.

Il me dit

-ok oumba3d nchoufou kifach nefriwha, comme pour me faire peur.

– Ayya sa7it chef

En sortant, je suis allé fumer une cigarette à l’extérieur du commissariat, et aussi pour prendre un peu l’air, une dame policière nous demande de ne pas nous inquiéter, que c’était la procédure et que tout allait bien se passer, les plus jeunes commençaient réellement à faire dans leur froc, il devait être 17h.

Après quelques minutes, j’entends qu’on cherche moul lektab, je me retourne et vois un officier baraqué portant un blouson en cuir qui me demande de le suivre dans son bureau, étonné mais conscient que mon livre pouvait susciter une certaine curiosité, je souris et le suivis. Il m’invite gentiment à m’installer en face de lui, me regarde pendant une vingtaine de secondes sans dire un mot, je le regarde aussi, impassible, silencieux et attends qu’il me dise l’objet de son invitation,

-Techroub el ma?

-Eddir mziyya, mada bik. Il m’a donné une bouteille d’eau minérale et un gobelet, ou 9alli

-hak bsahtek.

-Yketter khirek.

-Ayya doka 9oulli wach rak eddir bih had lektab ?

-Ne9rah.

-Mnin djebtou ?

-Chritou f la grande poste, ybi3ou ltemma ktabates occasion, djebtou b reb3in alef.

-3la balek 3la wach ya7ki ?

(Je le lisais pour la seconde fois, et ne voulais pas rentrer dans les détails, je l’invite à jeter un coup d’œil, le marque pages indiquait la page 50)

-kima rak tchouf, hada win bditou, chouyya compliqué, mazelt ndeddech.

-Win 3reftou had el kateb ?

-9oultlou ana nhab ntale3.

A ce moment précis, il se lance dans la présentation de son parcours universitaire, comme pour me prouver son intelligence, et sa capacité à comprendre ce que j’aurais à lui dire si toutefois, je me décidais à sortir de mon mutisme, après m’avoir expliqué qu’il a suivi des études en droit, et qu’il avait un magister en je ne sais quoi, il me dit

-dorka fahemni wach yahki had lektab.

Je lui ai dit que pour le moment c’est complètement flou, que je n’y comprenais pas grand-chose si ce n’est que le type appelé Zarathoustra voulait enseigner une nouvelle philosophie au peuple, celle du « surhumain », comme une aspiration naturelle et nécessaire au développement de l’humanité.

– mais bessa7 hada moul7id, 3la balek ?

– ana machi choughli khou, moudjarrad moutala3a littafattou7 3la afakin wa afkarin djadida, ne9rah kima ne9ra ibn badis, el ghazali, ibn arabi, razzi, ibn tufayl, ibn rochd ila akhirihi. –

Je l’ai trouvé bien plus à l’aise, après lui avoir cité les penseurs musulmans, il s’est permis une digression sur un terrain que j’apprécie particulièrement, celui des la grande discorde, chi3a, mou3tazila, amawiyya, djebna biha un petit quart d’heure. – Ce n’est qu’à ce moment qu’il me demande,

-wach houwa asmek ?

– FOUDALA Yacine Abdelmalik

– Foudala !? Mnin ntouma ?

– En3em ih, de Beni ouertilane.

– Wach ydjik flan, ou flan ou flan.

– Ydjini kda ou kda ou kda.

– Aahh sa7a, 9alli dok n9oullek essa7, ki 3la bali belli khatik, kayen wahed el djma3a (secte) ta3 les satanistes (chems el hamra wella je ne sais plus quoi) rana 3gabhoum, kheft annék tkoun menhoum !!

– Awwah ana khatini swale7 khou.

Entre temps deux officiers des RG sont venus pour me poser quelques questions, ils se sont vite rendus comptes que khatini swale7 hadou, on a discuté de façon décontractée, ils m’ont remercié et moi aussi pour leur courtoisie. L’officier au blouson noir me demande,

-tu as récupéré tes effets personnels ?

-Non pas encore.

-Arwa7 m3aya

Je le suivis, il récupéra pour moi mes affaires, et me demanda où j’habitais.

-Cheraga Chef

Il me dit

-esber dok chouyya neddik.

-Lala chef, nro7 m3a moh, rahou lhik yestenna fiyya, dok n3eytou l wahed sahebna ydji yeddina inchallah.

-Lala machi mouchkil, ana neddikoum.

Je lui ai dit que ce n’était pas la peine, et qu’il était le bienvenu à Cheraga ida djabtou kach nhar tri9.

-El mouhim ya3tikoum essa7a 3la wach rakou eddirou, ne vous arrêtez pas.

Je lui demande, de quoi vous parlez ?

El massira, lazem yro7 hada el djourra.

Je me mis à rire un peu et lui aussi, je compris que même les agents de l’ordre n’en pouvaient plus du paralytique, et de sa caste de truands. Le temps d’une dernière poignée de main, et on alla se prendre un café Mohamed et moi avant que Ryad Zoghlache n’arrive. Ce fut une journée éprouvante mais riche en événements marquants.

Yacine Foudala. Alger. 23 février 2020.

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