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Sur une impulsion « savante » de la nouvelle islamophobie: La translation des restes : où loge la dépouille d’Aristote? Par Laurent LAMY.

[1] Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel : les racines grecques de l’Europe chrétienne, Paris, Seuil, Coll. « L’univers historique », 2008.

La translation des restes : où loge la dépouille d’Aristote?

Observations sur la controverse autour de l’ouvrage de Sylvain Gouguenheim,

Aristote au Mont Saint-Michel [1]

Laurent LAMY[2]

Université de Montréal

[2] Formé en philosophie, poète et traducteur, Laurent Lamy est chargé de cours au Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal.

Laurent LAMY

RÉSUMÉ. Cet article présente la brève introduction et le premier chapitre d’un travail en chantier qui porte sur la chaîne de transmission du corpus aristotélicien à la faveur d’un réseau très ramifié de traductions du grec vers le pehlvi, le syriaque, l’arabe et le latin. Cette intervention vise à démonter et à rectifier quantité de distorsions délibérément induites par l’ouvrage d’un historien qui, sous couvert d’une entreprise à prétention scientifique, n’est qu’un brûlot pamphlétaire destiné à discréditer et à réduire à une « peau de chagrin » l’apport indéniable, avéré par une masse critique concluante de résultats obtenus par les chercheurs les plus chevronnés, de la culture savante arabo-musulmane qui a connu son apogée et s’est maintenue avec vigueur et constance comme source créatrice du VIIIe au XIVe siècle de notre ère. La « pièce à conviction » de ce procès avorté, qui est mise en évidence de façon quasi anecdotique dans la structure de l’ouvrage, est un agrégat assez mince de traductions du corpus aristotélicien effectuées directement du grec et exécutées avec divers degrés de félicité par les soins d’un clerc et canoniste d’expression latine, Jacques de Venise, qui aurait séjourné, rien de sûr, à l’Abbaye du Mont Saint-Michel au milieu du XIIe siècle. Sur cette base passablement friable l’A. infère que seule la culture judéo-chrétienne latine européenne peut être désignée comme l’héritière légitime du legs imposant de la culture grecque et hellénistique. Compte tenu de l’ampleur de ce chantier et de la qualité des équipes de chercheurs à pied d’œuvre autour du legs arabo-musulman médiéval, cette insinuation est tout à fait aberrante. Dans la partie du travail ici présentée je fais simplement état du parti frauduleux que l’on peut tirer d’un appareil de références tronqué, hautement sélectif et conçu ad hoc pour masquer, voire oblitérer les sources les plus éloquentes et les plus pertinentes. Ce genre de manoeuvre porte atteinte à l’ethos qui ne peut manquer de gouverner toute recherche scientifique digne de ce nom. Il nous incombait donc de pulvériser cette chimère.

 Liminaire

La plume courait sur le papier; les arguments s’entrelaçaient, irréfutables; mais une légère préoccupation compromettait la béatitude d’Averroës. Le Tahafut, travail de hasard, n’en était pas le motif, mais un problème de nature philosophique dépendant de l’œuvre monumentale qui justifierait Averroës devant les générations : le commentaire d’Aristote. Ce Grec, source de toute philosophie, avait été accordé aux hommes pour leur enseigner tout ce qui se peut savoir; interpréter ses ouvrages comme font les ulémas le Coran, était la difficile entreprise que se proposait Averroës. L’histoire consignerait peu d’événements aussi beaux et aussi pathétiques que ce médecin arabe se consacrant à la pensée d’un homme dont quatorze siècles le séparaient; aux difficultés intrinsèques s’ajoutait le fait qu’Averroës, ignorant du syriaque et du grec, travaillait sur la traduction d’une traduction. La veille, deux mots douteux l’avaient arrêté au seuil de la Poétique. Ces mots étaient tragoedia et comoedia. Il les avaient déjà rencontrés, des années auparavant, au livre troisième de la Rhétorique; personne dans l’Islam n’entrevoyait ce qu’ils voulaient dire. En vain, il avait fatigué les traités d’Alexandre d’Aphrodise. En vain, compulsé les versions du nestorien Hunain ibn-Ishaq et de Abu Bashar Meta. Les deux mots arcanes pullulaient dans le texte de la Poétique : impossible de les éluder.

Jorge Luis Borges. La quête d’Averroës (1967 : 188-119))

Ibn Rochd

       Ce panégyrique, tendre et émouvant, à la mémoire de celui dont Borges prend un malicieux et très hédoniste plaisir à égrener le nom complet, Abulguadid Mohámmad Ibn Ahmad ibn-Mohámmad ibn-Rushd, passé à la postérité sous le nom d’Averroès, qui le surprend  à méditer au rythme de l’onde vive s’écoulant, fraîche et ininterrompue, de la fontaine qui orne le patio de sa villa sise à quelques lieus de Cordoue, où l’on peut humer le baume odoriférant des grenades et des fleurs d’oranger, est tiré du cycle des Ficciones du grand écrivain argentin.

Une fiction, dans son essence, ne trahit ni ne traduit la réalité, et elle n’offusque pas davantage la vérité qu’elle n’en fait profession. La fiction ouvre un « monde possible » qui met en lumière une facette ou un plan de diffraction du prisme où transite le faisceau complexe de la réalité dont nous parvenons parfois à tirer une parcelle de vérité.

Pour autant que je puisse en juger, l’ère des décrets arbitraires, des déclarations grandiloquentes et des thèses mur à mur est révolue. De temps à autre, cependant, un pavé chauffé à blanc ou quelque brûlot aux velléités incendiaires nous échoit en prétendant réinventer la roue, ou réparer un tort ou nous signaler quelque « péril en la demeure » menaçant le colombaire où s’accumule le reliquat des idées reçues. En mars 2008, Sylvain Gouguenheim, historien et médiéviste, publiait un ouvrage qui allait, suivant l’expression consacrée, faire couler beaucoup d’encre. Le titre, fort charmant, presque bucolique, Aristote au Mont Saint-Michel, était agrémenté d’un sous-titre qui laissait présager un programme fort ambitieux : Les racines grecques de l’Europe chrétienne.

. Il s’agit en gros du rôle crucial qu’a joué le truchement arabo-musulman du VIIIe au XIVe siècle dans la transmission et l’évolution des idées en Occident. L’ouvrage de l’A. s’inscrit en faux contre cette vue qui, à mon sens, est indéniable et tout à fait avérée par l’état massif de l’échantillonnage rassemblé par les savants les plus férus en la matière. Selon toute vraisemblance, la « pièce à conviction » invoquée par l’A., fort mal exhibée et de peu de poids en fin de compte, est « la vague de traductions de l’œuvre d’Aristote, effectuées directement à partir des textes grecs à l’abbaye du Mont-Saint-Michel, cinquante ans avant que ne démarrent en Espagne, à Saragosse ou à Tolède, les traductions réalisées d’après les versions arabes de ces mêmes textes » (Gouguenheim, 2008 : 20).

Ici quelque chose n’allait pas, qui ne touche pas tant à l’idée de rectifier la perspective et de faire droit à un chapitre plus obscur d’une histoire on ne peut plus enchevêtrée, qu’au ton utilisé pour ce faire, qui recèle un agenda caché où l’on pressent une certaine acrimonie, voire une forme de virulence larvée, parfois plus vindicative, à l’endroit de la culture arabo-musulmane. Nous trouvons ici un spécimen éloquent du type d’équipée qui est vouée au naufrage. Non pas tant que le récif ou l’écueil qui la guette fut massif et sans merci, à l’instar d’un establishment érigé en forteresse, mais par défaut de consistance et la présence d’une large faille dans l’armature bien frêle de son argumentation. La manœuvre en question consiste, d’une part, à magnifier outre mesure une entreprise de traduction certes digne d’intérêt mais somme toute marginale et plutôt carencée dans son accès à des sources fiables, qui implique quelques moines chrétiens d’expression latine oeuvrant dans la contrée européenne au nord de la péninsule ibérique au XIIe siècle, et, de l’autre, à réduire à peu de choses près à une « peau de chagrin » tout le cycle de translation ayant connu diverses phases, accélérées ou plus laborieuses, d’un pan entier des corpora d’œuvres savantes grecques empruntant un réseau traductionnel qui implique à la source la thésaurisation byzantine, ensuite le relais de savants d’obédience nestorienne frappés d’hérésie et exilés à Édesse ou à Antioche, où ils purent se familiariser avec la langue syriaque, sans compter l’effervescence encore largement méconnue des érudits perses de la culture sassanide, empreints d’un mysticisme astral d’un grande fécondité spéculative, mais aussi férus déjà des rudiments de l’épistémè aristotélicienne, et, enfin, la jeune expertise de la culture hôte, de langue arabe et de confession musulmane, dont le legs finira par susciter l’émulation d’une cohorte très diversifiée d’érudits de culture latine qui afflueront à Tolède, à la fin du XIIe siècle. ….

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