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« On assiste à une nouvelle étape dans la privatisation de l’action publique ».

« On assiste à une nouvelle étape dans la privatisation de l’action publique »

Propos recueillis par Raphaëlle Besse Desmoulières

Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS, déplore dans un entretien au « Monde » que le gouvernement fasse appel à des cabinets de conseil privés pour l’aider sur la mise en œuvre logistique de sa stratégie vaccinale.

La direction générale de la santé (DGS) a indiqué au Monde, mercredi 6 janvier, que l’Etat a fait appel à plusieurs sociétés privées pour l’épauler dans sa stratégie vaccinale. Selon la DGS, Accenture a été chargé du « lancement, l’enrichissement et l’accompagnement de la mise en œuvre du SI [système d’information] vaccination », les sociétés Citwell et JLL de « l’accompagnement logistique et la distribution des vaccins Covid » et McKinsey de « la définition du cadrage logistique, le benchmarking [comparaison avec les pays étrangers] et la coordination opérationnelle ». Pour Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS et membre du Centre de recherches politiques de Sciences Po, « cela prouve qu’au sommet de l’Etat – et c’est très grave – plus personne, sauf dans le domaine militaire, n’est capable de mettre en place un plan opérationnel ».Etes-vous surpris que l’Etat ait recours à des cabinets de consultants pour plancher sur la stratégie vaccinale ?

Non. Par contre, ça m’inquiète…

Pourquoi ?

Parce que cela signifie que la capacité de coordination et de pilotage opérationnel de l’Etat est désormais bien faible. L’une des fonctions essentielles de l’Etat, outre la prévision, c’est bien de fournir un cadre d’action cohérent aux acteurs, établissements publics ou bien élus locaux, surtout en période de crise. On assiste en fait à une nouvelle étape dans l’externalisation et la privatisation de l’action publique. L’Etat qu’on voulait stratège fait appel désormais à des fournisseurs privés de stratégies clé en main alors même qu’il ne manque pas en interne d’experts, d’inspections, de cabinets et d’autorités en tout genre.

Est-ce courant ?

On a vu ces pratiques se développer dans les années 1990 sous Michel Rocard dans le cadre de la modernisation de l’administration mais c’était plutôt ponctuel. Il s’agissait surtout de renforcer la capacité d’évaluation des politiques publiques. Peu à peu, c’est devenu un nouveau marché. Cela s’est amplifié sous Nicolas Sarkozy, à partir de 2007, lors de la révision générale des politiques publiques dans le but avoué de réduire les effectifs et les coûts budgétaires. Ce recours est lié à la conversion culturelle, sinon économique, d’une partie des cercles dirigeants de l’Etat non pas à la culture d’entreprise mais à la culture de la gestion abstraite à distance.

Qu’est-ce qui a changé sous la présidence d’Emmanuel Macron ?

On a vu le profil des membres de cabinet se modifier avec des personnes venues plus systématiquement du privé – et notamment des cabinets de consultants – avec une culture plus managériale. L’idée est d’importer le savoir-faire du privé dans le public. C’est une marque de fabrique du macronisme. Résultat : il y a une fracture interne au sein de l’appareil d’Etat entre les cabinets et le terrain avec une perte de savoir-faire opérationnel. A cela s’ajoute, dans le domaine de la santé, un éclatement des entités. Dans les années 2010, on a importé les agences, une formule très à la mode dans les pays anglo-saxons, en créant des établissements publics (ARS, Santé publique France…) qui ont chacun leur direction et leur état-major protégeant leur pré carré. Cela a engendré un éclatement des donneurs d’ordre, un enchevêtrement des compétences et une concurrence entre ces entités. Sans oublier une mauvaise coordination.

Avec quelles conséquences ?

Il y a une forme d’externalisation de l’expertise qui est à l’opposé de la culture traditionnelle de l’administration française, assez pédagogique. Progressivement, on a transformé les hauts fonctionnaires en techniciens de la gestion – ce qui s’est accompagné d’une forme de déclin social de la haute fonction publique. Le problème, c’est que nous ne sommes ni dans un modèle clairement décentralisé comme en Allemagne où les hôpitaux sont gérés par les collectivités locales, ni dans un modèle clairement centralisé mais dans un entre-deux, donc nulle part. Il n’existe plus aucune doctrine claire et cohérente de l’Etat.

D’où le recours aux cabinets de conseil ?

Quand on n’a plus l’expérience du terrain, cela devient difficile de répondre à une question comme celle de savoir comment vacciner 30 ou 40 millions de personnes. Cela prouve qu’au sommet de l’Etat – et c’est très grave – plus personne n’est capable de mettre en place un plan opérationnel, sauf, heureusement, dans le domaine militaire, et donc on se retourne vers des groupes privés. Historiquement, les périodes de crise témoignaient de l’inverse : face au désarroi des acteurs privés, l’Etat reprenait la main, que ce soit par la planification ou l’aménagement du territoire. Le plus ironique là-dedans, c’est que ce sont les mêmes qui ont imaginé des solutions managériales de fragmentation de l’appareil d’Etat dans les années 1990 qui viennent aujourd’hui vendre les solutions pour y remédier.

Quel est le coût de ces prestations ?

C’est très cher. Sous Nicolas Sarkozy, les « rapports annuels de performance » nous apprennent que le recours aux cabinets privés par les ministères à partir de 2008 est de l’ordre de 50 millions d’euros par an.

Pourquoi ces pratiques ne sont-elles pas plus transparentes ?

C’est transparent sur le plan juridique car il y a des appels d’offres. Ce qui l’est moins, c’est la constitution d’une économie de l’expertise gestionnaire associant le secteur public et le secteur privé et donc d’un marché professionnel nourrissant le pantouflage ou des espoirs de pantouflage surtout lorsque la fin d’un quinquennat approche. Les règles de lutte contre les conflits d’intérêts ont été renforcées mais leur application est toujours difficile sur le long terme des carrières.

Source : https://www.facebook.com/philippe.buvat/posts/10224902291895119

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