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Arts et littérature.

Juste derrière l’horizon de Mouloud Achour. L’intégrité intellectuelle comme promesse de la solitude. Par Mohamed Bouhamidi.

Né le 19 mars 1944 à Tamazirt - W. de Tizi Ouzou, feu Mouloud Achour vient de décéder ce  24 décembre 2020. En hommage à son œuvre et à son travail Horizons dz a accepté de publier cette note de lecture écrite en juin 2009 pour La tribune dz. Je considère ce roman comme une œuvre majeure, miroir des premières ambitions des élites diplômées impatientes de concurrencer l'ancestrale gouvernance sociale par la sagesse de la Djemâa par une gouvernance par le savoir tout neuf des diplômes. C'est à mon avis, une œuvre-clé dans l'histoire de notre littérature nationale. Je vous propose la lecture de cette note en hommage à l'authentique écrivain qu'est Mouloud Achour.    Mohamed Bouhamidi. 

Juste derrière l’horizon de Mouloud Achour. L’intégrité intellectuelle comme promesse de la solitude.

Par Mohamed Bouhamidi.

La prédiction de Ramoul le boiteux, disqualifiée pourtant par la méchanceté du personnage et l’ancestrale sagesse kabyle qui sait distinguer dans les motivations qui nous font parler avait pourtant sa part de vérité. Mansour perdrait la boule à suivre ses préférences pour l’école et les livres. Ramoul répétait des propos qui avaient de la consistance. Mansour ratait tous les gestes qui vous faisaient un bon montagnard capable de couper les herbes, cueillir les olives, gagner un bout de champ sur les buissons, entretenir un arbre fruitier, reconnaître les plantes ; toutes ces choses essentielles qui vous mettent à l’abri du besoin, maintiennent le maigre troupeau et tirent quelque subsistance des chèvres malingres de nos hautes montagnes. Les livres rendent tout à la fois fous et inaptes et là où les hommes ont besoin de mains calleuses et fortes, de muscles endurcis et de résistance éprouvée, les livres vous entraînent dans des rêves creux sauf si vous parlez du Livre auquel le village ou le douar consacre, à côté de la mosquée, ce lieu nécessaire à son apprentissage, sa récitation, qui donne sens au monde et force aux âmes pour endurer une vie rude, pénible, codée et aux rares moments de repos.

La parole de Ramoul n’occupe pas, seule, le terrain. Le grand-père de Mansour tient, sur ce registre, une parole à la non moins solide consistance.

Aux moments soporifiques des jours de moissons sur l’aire de battage ou aux aubes glaciales de l’hiver, il aiguillait Mansour vers ces bancs de l’école où n’accédaient à cette parole étrangère que ceux qui la décodaient au-delà de ses règles. Pour grand-père, il était temps que Mansour s’empare de cette parole. Il avait cette intuition- quasi-fanonienne – que la longue et épuisante résistance des montagnards kabyles à l’avancée coloniale devait se fructifier par l’avantage décisif d’une connaissance plus poussée de l’occupant, alors qu’il observait déjà avec bienveillance ces premiers arpenteurs des pistes et des montagnes qui portaient la parole d’une lutte à venir. Grand-père protégeait déjà Mansour et l’encourageait à se distinguer dans le village, l’écoutant avec bonté parler de son rêve, déjà ce rêve, de faire comme les adultes : quitter le village, partir, oh, par très loin, juste derrière l’horizon. Comme d’autres enfants rêvent de ressembler aux adultes de leurs familles et devenir aviateurs, médecins, ingénieurs ou avocats Mansour rêve à la seule activité en rupture avec la monotonie du village : émigrer.

Le choc de ces deux paroles, celles du vieillard et celle de Ramoul le boiteux, dépassent le registre de la rhétorique ou même celui des chances de survie dans les rudes montagnes kabyles. Mansour, sans trop le comprendre, effleurera en partie l’enjeu de cette confrontation à distance. Son excellence scolaire l’amènera à lire le courrier des émigrés. Etrange puissance d’un enfant élevé au statut d’interprète des signes, pénétrant les secrets les plus intimes de familles, désarmées par la science de l’enfant devenu la mémoire involontaire, inclassable dans l’ordre social séculaire. Ni imam, ni fou, ni savant. L’école a produit un mutant dont le pouvoir échappe aux codes habituels légués par les ancêtres. Ramoul mettait le doigt sur ce bouleversement du monde et le conjurait par la prédication de la folie, seule façon d’exorciser une situation qui pouvait tourner au mal pour lui, le boiteux, qui, sans le respect de l’ordre ancestral, serait plus que d’autres voués aux dérapages. Grand-père aussi.

Mais grand-père aussi entrevoyait les bouleversements à venir du monde et y préparait son petit-fils si peu apte aux travaux des champs. Peut-être même que grand-père désirait ces bouleversements ?

Les bouleversements viendront quand le père sortit, une nuit d’automne, avec ses armes pour mourir au milieu de ses compagnons de maquis.Ils se poursuivront avec le bombardement du village et la maison ancestrale réduite en décombres. Ils se prolongeront dans les centres de regroupement, puis en ville, à Alger, puis à l’université, puis, puis, puis… Ramoul n’est plus dans le roman de Mouloud Achour qu’un repère d’un moment de bascule représenté par un enfant scolarisé, au seuil de posséder une parole et un savoir indépendant des aïeuls qui menaçait sa place et sa propre parole à l’intérieur de milieu clos par l’histoire et qui allait transformer l’histoire dans une renversement longtemps préparé par un travail de fourmi.

Gabriela

Cette science de Mansour sera le meilleur bouclier pour les craintes de Ramoul le boiteux. Elle l’emmènera loin du village, le fixera à Alger, à l’université, dans un centre de recherche et une fois vers un pays du froid dans lequel il rencontrera Gabriela. Elle retiendra son attention dans un hasard de métro avant de devenir le centre multiple et le centre sismique qui ébranlera ses émotions, ses idées politiques, ses rêves et, disons tout net, quelques illusions politiques sur lesquels il avait construit un engagement de chercheur. Mouloud Achour ne nomme pas ce pays du froid mais à la description du métro on comprend sans aucune marge d’erreur qu’il s’agit de Moscou. C’est que Mansour doit y retrouver pour son centre de recherche les perfections d’un système socialiste, que l’auteur ne nomme toujours pas et sur lequel il doit effectuer un travail d’enquête pour en ramener quelques motifs d’inspiration.

Mais Gabriela, dont le regard, l’attitude, la culture, la ténacité à tenir un travail décevant de correctrice, se dresse entre lui et le pays. L’amour passionné et volcanique qu’il lui porte le rend d’une extrême sensibilité à sa tragédie qui, par des liens innombrables, lui est constamment restitué comme la tragédie de tout son peuple. Mouloud Achour invente le nom d’Epsilonie mais on se doute qu’il s’agit d’un pays des Balkans victime d’une partition comme le fut l’Allemagne. A moins que ce soit l’Allemagne elle-même ? Le savoir ne changerait rien aux propos du livre mais vouloir le savoir indique que le drame politique et humain n’est pas totalement inventé. Gabriela a épousé à blanc un coopérant de ce pays phare ou modèle pour se sortir d’une dictature personnelle doublée d’un culte de la personnalité insensé. Elle mènera Mansour lentement mais sûrement à voir à travers les chiffres et les réalités accablantes d’un système en train de faillir. Entre lui et Gabriela, le rapport amoureux normal est impossible. Elle est d’une terrible lucidité et d’une force qui lui fait accepter sans sourciller l’impasse amoureuse dans laquelle ils se consument.

Son monde intellectuel s’effondre et, de retour à Alger, il remettra un travail qui le condamne à être expulsé de son plein gré, faut-il le souligner, des arcanes de conception et d’étude d’un système qu’il a, mentalement et dans son affectivité, observé à bout de souffle et incapable de tenir ses promesses de liberté et de justice.

Ramoul le boiteux avait raison. Avec sa science et ses livres Mansour prendrait le pouvoir. Ramoul le boiteux n’avait pas vu, cependant, à la bonne échelle. Mansour travaillait à l’échelle du pays pas du village. Et quand il y reviendra, solitaire et taciturne, il vivra hors normes. Sans épouse et sans grand besoin, reconstruisant presque à l’identique la maison ancestrale, occupé à rétablir un jardin qu’enfant il était incapable d’entretenir, s’égarant dans de longues promenades pendant lesquelles son rire pouvait éveiller l’écho dans les oueds encaissés, abandonnant les rêves ou la folie de diriger le monde vers une autre destination que lui traçait en souterrain ses réalités profondes. Il faut être fou pour retourner au village sans y afficher une quelconque ambition. Ramoul avait tort. Pour sûr ! A un jeune étudiant qui le pressait de savoir comment changer les choses il répondait par un silence éloquent. Par petites touches, entre Mansour et le village se dissipent les appréhensions. Il n’y aura pas lutte entre les légitimations ancestrales du pouvoir local, celui de la jamaa et de ses codes et de ses procédures. Le savant ne disputera pas au sage le droit de diriger la cité. Cela sera l’affaire du jeune étudiant, excédé par l’archaïsme de ses amis. Que savait-il réellement de la modernité que Mansour avait observée, étudiée, sentie dans son âme et ses émotions, celle de Paris ou celle de Moscou ?

Grand-père avait raison. Il était temps de connaître l’occupant et de lui poursuivre de cette quête de savoir. Grand-père avait vu dans les mains de l’enfant les faiblesses du muscle, la réticence à travailler la terre, la difficulté à entrer dans le cycle des saisons.

La solitude guettait l’enfant courageux, volontaire mais d’une autre texture dans les aspirations. Il deviendra cet intellectuel solitaire.

Le romantisme

Mouloud Achour n’aborde pas que ce destin apparemment inéluctable de l’intellectuel entier, intègre, au rapport sans concession avec la vérité. Mais dès les premières lignes elle est en filigrane de son roman. Elle n’est pas la question manifeste de son roman. Elle en est la question latente. A l’aune des codes berbères de la parole, celle du savant n’a pas encore droit de cité dans la jamaa, à l’instar de celle du fou ou des représentants élus des familles.

Mais elle n’a pas droit de cité non plus dans le centre de recherche lui-même.

Elle n’a pas droit de cité à l’intérieur des êtres censés la porter. Yazid renonce à la vérité par autocensure. Cette dimension gagne en tragédie quand Mansour, même à Paris, ne trouve pas preneur pour son livre. Pouvoir et savoir ne marchent pas ensemble.

Elle gagne en tragédie quand nous découvrons que Mansour et Yazid, le responsable du centre de recherche, sont des socialistes et des marxistes. La fin du roman de Mouloud Achour est dès lors plein de romantisme. Dans tous les sens du terme. On sent bien que ce révolutionnaire aspirant à changer le monde portait plus de rêves que de capacités mentales à faire avec le réel. C’est finalement ce romantisme qui le ramènera au village dans la solitude, oui mais dans la rectitude aussi et qui nous fera mille fois préférer le romantisme à la froide efficacité des réalistes politiques.

M. B.

Juste derrière l’horizon. Mouloud Achour. Casbah Editions. Alger. Avril 2006.

1er extrait :

C’est à l’occasion d’une de ses rares et courtes visites au village que Mansour se laissa captiver par le récit singulier du doyen de la tribu. A présent disparu, l’homme était à l’époque plus que centenaire mais, en vérité, personne n’était capable de l’affirmer. On savait seulement qu’il avait survécu à ses fils et à ses nombreux petits-fils dévorés par la guerre d’indépendance.

«C’était il y a très longtemps, bien avant ma naissance et celle de mon père. C’était bien avant que les Français n’aient provoqué le grand exode vers l’Est endécidant que les Algériens feraient des combattants valeureux pour leurs guerres en Europe et ailleurs.

Je suis sans doute le seul aujourd’hui à connaître cette histoire et je te la lègue comme je l’ai entendu raconter jadis. «Cela se passait à l’endroit où nous sommes assis, toi l’homme instruit dont les pieds ont foulé le sol de tant de contrées à travers le monde et moi qui n’ai jamais connu ma vie durant de lieu plus éloigné que le marché du samedi. A cet endroit précis était venu s’asseoir, tard dans la nuit, avec un de ses fils –le plus intelligent dit-on– un des lointains ancêtres de notre tribu. Le fils l’avait amené ici pour lui poser une bien étrange question et on prétend que le vieux s’attendait à l’une de ces conversations que les enfants en âge de fonder un foyer ont parfois l’audace de tenir avec leur père et qu’il a été d’autant plus surpris qu’il ne fut pas du tout question de mariage.

«Père, lui dit-il, à quelle profondeur faut-il creuser dans la terre bénie de notre cimetière pour ensevelir un mort ?» «Et le père, revenu de sa stupeur, entreprit de lui expliquer que, suivant la configuration du terrain et la nature du sol, la profondeur de la fosse devait être calculée en prévision des infiltrations possibles et de l’action des bêtes sauvages. Il lui fit valoir que, bien souvent, on avait vu des chacals affamés se repaître de cadavres mis en terre la veille… Mais le fils n’avait que faire de ces détails. Son propos avait d’autres objectifs. – Père, l’interrompit-il, s’il était possible de tendre une corde entre les sommets de deux des plus hautes collines qui nous cernent et, à la verticale de notre village, d’en descendre une autre jusqu’à l’endroit où nous nous trouvons, sais-tu, père, quelle serait la longueur de celle-ci ?

«Devant le silence intrigué de son interlocuteur, il proposa sa propre réponse : – Elle équivaudrait à cent fois la profondeur de la tombe la plus profonde, père.»

«Et le fils prit prétexte de ce que nous étions cent fois enterrés pour solliciter en termes respectueux mais fermes la bénédiction du père car il avait résolu de quitter le village pour toujours.» p. 84-85

2ème extrait

En dépit des conditions pénibles dans lesquelles se déroulait sa scolarité, Mansour était un excellent élève et avait acquis une telle réputation qu’il eut tôt fait d’entamer sérieusement celle de l’écrivain public attitré pour tout ce qui était de la lecture et de la rédaction épistolaires en provenance ou à destination des émigrés de France et de Belgique. Sauf que son père veillait à limiter impitoyablement la fréquence de ses prestations. S’il appréhendait l’école chaque jour en raison de l’effort nécessaire pour y parvenir, particulièrement en hiver à cause du froid inhumain et de la traversée de la rivière qu’une crue peu ordinaire avait privée depuis des années de son pont rudimentaire, il se sentait dans son élément aussitôt installé à sa table d’écolier. Dans la classe, un poêle en fonte bourré de bûches faisait régner au cœur de l’hiver une chaleur confortable et l’univers géométrique qui l’entourait, chargé de cartes, de gravures et d’images d’Epinal était aux antipodes du monde étriqué de son village, de l’autre côté de la vallée. Depuis la fenêtre de la classe, par temps clair, on en apercevait les toits de tuile ronde, de chaume ou de plaques de tôle rouillée accrochés les uns aux autres et il était effrayant de songer que les trois ou quatre kilomètres à vol d’oiseau qui séparaient les deux endroits représentaient un écart de plusieurs siècles. Deux époques voisinaient ainsi mais, s’il arrivait que des destins individuels s’insèrent dans la civilisation du macadam, de l’écriture et de l’électricité, elles évoluaient en réalité dans un total rejet l’une de l’autre. La distance était d’autant plus irréductible que la société coloniale tenait à empêcher toute remise en question de la relation en vigueur depuis l’occupation du pays. L’assimilation restait une notion limitée au discours officiel et ceux qui l’eussent revendiquée comme marque de justice sociale en excluaient fermement l’éventualité car elle eût signifié la perte irréparable de leur âme. «Un jour ou l’autre, ils partiront, eux aussi, comme tous les autres ont fini par partir un jour», affirmait le grand-père. Il tenait de tels propos bien avant la guerre qui devait effectivement redéposer les Français sur le rivage d’où leurs ancêtres s’étaient élancés pour franchir la Méditerranée afin de substituer leur tutelle à celle, trois fois séculaire, de leurs prédécesseurs. Pourtant, le vieil homme, qui s’était escrimé, sa vie durant, à lutter pied à pied contre le spectre du dénuement, répugnait aux débats politiques et opposait une réserve dubitative aux jeunes loups qui, à l’époque, sillonnaient clandestinement les campagnes pour raviver le réflexe atavique du refus de la servitude. S’il en avait été autrement, songeait Mansour tant d’années après, il aurait ajouté : «Les hommes d’aujourd’hui ont eu le temps de surmonter le syndrome de la défaite et, connaissant mieux leur ennemi, ils auront tôt fait de liguer contre lui les forces dont il a usé jusqu’ici à son profit. Apprends donc à te servir de sa langue et de ses outils, mon lionceau, et tu pourras un jour contribuer à sa défaite…»

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