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La guerre des classes de la Grande-Bretagne contre les enfants. Par John PILGER.

Dans les années 70, John Pilger captait dans un documentaire la pauvreté des enfants britanniques. Près de 50 ans plus tard, il a toujours l’impression de marcher sur « les pas de Dickens ». Les chiffres avancés par Johnson sont faux, la Grande-Bretagne dépense sans compter pour l’armement et le nombre d’enfants vivant sous le seuil de pauvreté grossit de manière inquiétante. La faute à pas de chance? Un incident de parcours? Pas du tout, explique John Pilger. Ce sont les dégâts de la lutte des classes. (IGA)

La guerre des classes de la Grande-Bretagne contre les enfants.

Pr John Pilger.

Lorsque pour la première fois j’ai fait un reportage sur la pauvreté des enfants en Grande-Bretagne, j’ai été frappé par les visages des enfants à qui j’ai parlé, en particulier leurs yeux. Je percevais des yeux prudents et craintifs.

À Hackney, en 1975, j’ai filmé la famille d’Irene Brunsden. Irene m’a dit qu’elle avait donné à sa fille de deux ans une assiette de flocons de maïs. « Elle ne me dit pas qu’elle a faim, elle gémit tout simplement. Quand elle gémit, je sais que quelque chose ne va pas. »            

 « Combien d’argent as-tu à la maison ? » Ai-je demandé.

« Cinq pence, » répondit-elle.

Irene a dit qu’elle va sans doute avoir recours à la prostitution, « pour l’amour du bébé ». Son mari Jim, un chauffeur de camion incapable de travailler à cause de sa maladie, était à côté d’elle. C’était comme s’ils partageaient un chagrin intime.

Voilà les conséquences de la pauvreté. Selon mon expérience, ses dégâts sont comme les dégâts de la guerre ; ça peut durer toute une vie, se propager aux êtres que l’on aime et contaminer la prochaine génération. Ça détruit les enfants, crée une multitude de maladies et, comme me l’a dit Harry Hopwood, sans emploi à Liverpool, « c’est comme être en prison. »

Cette prison a des murs invisibles. Quand j’ai demandé à la jeune fille de Harry si elle avait déjà pensé qu’un jour elle vivrait une vie d’enfants aisés, elle a répondu sans hésiter : « Non. » Qu’est-ce qui a changé 45 ans plus tard ? Au moins un membre d’une famille démunie est susceptible d’avoir un emploi – un emploi sans un salaire convenable. Aussi surprenant que cela puisse paraitre, bien que la pauvreté soit plus déguisée, d’innombrables enfants britanniques vont encore au lit le ventre vide et se voient impitoyablement refuser des opportunités sociétales. Ce qui n’a pas changé, c’est que la pauvreté est le résultat d’une maladie encore virulente, mais rarement évoquée – la classe sociale. L’une après l’autre, des études révèlent que des personnes souffrent et meurent prématurément des maladies de la pauvreté provoquées par une mauvaise alimentation, par un logement insalubre, mais aussi par les priorités de l’élite politique et ses responsables hostiles au « bien-être ». Ces personnes qui souffrent et meurent prématurément appartiennent à la classe des travailleurs. En 2020, un enfant britannique d’âge préscolaire sur trois en était victime. Suite au tournage de mon film, « The Dirty War on the NHS », il était évident pour moi que les coupures draconiennes du NHS [système de santé publique, ndlr] et de sa privatisation par les gouvernements Blair, Cameron, May et Johnson avaient anéanti les personnes vulnérables, y compris de nombreux travailleurs du NHS et leurs familles. J’ai interviewé une employée du NHS qui touchait un salaire minimum et qui n’avait pas les moyens de payer son loyer et qui était obligée de dormir dans des églises ou dans la rue.

Dans une banque alimentaire du centre de Londres, j’ai vu de jeunes mères regarder nerveusement aux alentours en s’éloignant avec de vieux sacs Tesco de nourriture, de lessive et de tampons qu’elles ne pouvaient plus s’offrir, avec leurs jeunes enfants qui s’accrochaient à elles. Je n’exagère pas en disant que j’avais parfois l’impression de marcher sur les pas de Dickens.

Boris Johnson a affirmé que 400 000 enfants de moins vivent dans la pauvreté depuis 2010 à l’arrivée des conservateurs au pouvoir. C’est un mensonge, comme l’a confirmé le commissaire à l’enfance. En fait, plus de 600 000 enfants sont tombés sous le seuil de la pauvreté depuis 2012 ; le total devrait dépasser les 5 millions. Peu de personnes osent l’affirmer, mais c’est une lutte de classes contre les enfants.

Le vieil Etonian Johnson est peut-être une caricature de la classe des « nés pour régner » ; mais son «élite» n’est pas la seule. Tous les partis au Parlement, et surtout le parti des travailleurs – comme une grande partie de la bureaucratie et la plupart des médias – ont peu ou pas de lien avec la « rue » ; avec le monde des pauvres ; de la «gig economy» ; de lutte contre un système de crédit universel qui peut vous laisser sans un rond et désespéré.

La semaine dernière, le Premier ministre et son « élite » ont révélé où se trouvaient leurs priorités. Face à la plus grande crise sanitaire de mémoire d’homme, alors que la Grande-Bretagne a le plus grand nombre de morts de Covid-19 en Europe et que la pauvreté s’accélère en raison d’une politique punitive d’“austérité”, il a annoncé 16,5 milliards de livres sterling pour la « défense militaire ». Cela fait de la Grande-Bretagne, dont les bases militaires sont dispersées dans le monde entier, le plus gros dépensier en Europe. Mais qui est le vrai ennemi ? C’est la pauvreté, ceux qui l’imposent et qui la perpétuent. 

Le film de John Pilger de 1975, Smashing Kids, peut être visionné ici. Suivez John Pilger sur Twitter @johnpilger

Source: Le blog de John Pilger

Traduit de l’anglais par P. Mirmiran pour Investig’Action

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