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Arts et littérature.

LA VOYAGEUSE D’Ahmed BAKELLI – l’instant littéraire de Aomar Khennouf.

On me dit souvent que je personnalise mes comptes rendus de lectures. Pour celui là, il l’est plus que tous les précédents. J’ai publié, il y a quelque temps, un texte sur Ghardaïa et sa région, le Mzab. J’ai écrit notamment ceci: « Si à Alger, Oran, Annaba ou dans n’importe quelle ville côtière, le regard peut de perdre dans l’azur du ciel et le bleu de la mer, dans le désert, en général, et à Ghardaïa en particulier, la nature offre une gravure peinte avec une palette de nuances qui changent constamment sous l’intensité du soleil. L’azur du ciel et l’ocre du sable s’imbriquent pour donner, au loin, une couleur rose qui m’est indéfinissable. Au crépuscule, ce rose devient rouge écarlate et transperce les nuages qui vagabondent sur notre Sahara. A Ghardaïa, les éléments se métamorphosent dans une dimension féerique ». J’ai écrit également dans ce même post ceci :  »Mais comme pour les beaux rêves, il y a une fin. En 2004, j’ai entrevu le spectre de l’absurde planer sur cette belle cité ». Quelle que soit l’absurdité et quelles que soient ses manifestations, je ne pouvais – et ne peux toujours pas – rester deux, trois mois au maximum, sans y revenir pour me ressourcer, contempler la vallée du haut de ses belvédères, goûter au cérémonial du thé et décrasser mon corps grabataire dans les sources thermales, chaudes et bienfaisantes, de l’une de ses plus belles oasis. Mais depuis quelques très longs mois, une éternité, un virus me cloua dans un espace microscopique. Au delà de l’angoisse et l’anxiété que cette affreuse chose provoqua, me transformer en sédentaire est, de loin, la plus insupportable souffrance à endurer. Le voyage est plus qu’une habitude, chez moi, c’est un gène qu’une belle chiromancienne, dans ma jeunesse, diagnostiqua et dont elle me montra la preuve graphique : deux petites lignes parallèles sur le tranchant de la main gauche. Deux lignes synonymes de nomadisme. Aussi, contre mauvaise fortune, il me restait la lecture pour me consoler et m’évader de la triste morosité imposée par le confinement.

LA VOYAGEUSE, du natif d’El Atteuf, la première cité millénaire, fief du mausolée de Sidi Brahim, qui inspira et influença tant et tant d’architectes, dont le Corbusier, accentua encore mon drame. Dans cette lecture, je frissonnais à l’évocation  »des noms et des lieux » comme dirait le défunt Mostafa Lacheraf, qui jalonnent les étapes de ce voyage. Comme l’héroïne de ce récit, j’ai été séduit par ces contrées désertiques, a priori, hostiles et inhospitalières. En réalité, je ne cherchais qu’un prétexte et il ne me fallait pas plus, pour reprendre mes habituelles transhumances et partir, cette fois ci, derrière cette intrépide voyageuse, sans boussole et sans cartes. Avec juste quelques bavettes et des flacons de gel hydroalcoolique. Je suis parti, le livre D’Ahmed BAKELLI en poche, à la redécouverte de ce que je pensais avoir déjà connu. La mémoire rafraîchie par une belle plume que l’auteur fait courir le long des pages de ce récit, avec brio, une narration tout en finesse et pleine de délicatesse. Projeté dans le cadre spatio-temporel du récit, j’ai compris pourquoi il a fallu 61 pages, sur les 253 du récit, avant que Christine, l’héroïne de l’auteur, petite bourgeoise, épouse du capitaine Robehaut, commandant du Territoire Militaire de Ghardaia, n’arrive sur le promontoire de Buhrawa dominant la vallée. Christine est alors fascinée, comme tout visiteur qui découvre, pour la première fois, ce bout de paradis, après avoir ressenti les prémices de l’enfer. L’auteur y va avec beaucoup de talent pour sublimer cette rencontre : » Bercée par la douceur du souffle d’air continu qui émanait des profondeurs de la vallée, Christine laissa son regard parcourir la perspective qui s’offrait à elle. Un frisson parcourut son corps, modula sa respiration. Les larmes d’un bonheur vague remplirent ses yeux ». Et quelques pages plus loin il lui fait dire : » Le jour où j’ai ouvert les yeux sur la vallée du Mzab, trois cités distinctes ( Melika, Ghardaïa et Béni Isguen) se sont offertes à mon regard. D’une impressionnante présence, elles marquèrent une rupture nette avec l’austérité des distances parcourues. Fruit de l’omniprésence de la main de l’homme ». Ce n’est pas fortuit si l’auteur parle de transcendance assez souvent. « Transcender les âges » en page 82. Puis: « Dans ces espaces de dénuement apparent, je reçois en plein dans le visage, le souffle de cette sagesse transcendantale qui a balisé l’itinéraire de l’humanité ». Monsieur BAKELLI n’hésite pas à dire aussi:  » Dans ce sourire transcendantal. »

Revenons au récit. Le livre s’ouvre sur l’arrivée de Christine à Djelfa, terminus de la voie ferrée, pour entamer sa traversée du désert, jusqu’auprès de son époux, en diligence. En quittant Djelfa, elle fit deux haltes bivouacs et une halte de décompression de quatre jours à Laghouat. L’auteur use bien de ce terme: décompression. Comme pour les plongeurs en grande profondeur. A juste titre d’ailleurs. Le voyage est une véritable odyssée, en profondeur, dans un autre type d’océan, le Sahara. A Laghouat tout change. De la pression de l’atmosphère jusqu’à la dimension du temps. L’air est plus léger et le temps s’étirant plus lentement, devient plus généreux. Ce n’est qu’à partir de cette ville portière du Sahara que le voyage commence réellement. Nili, Tilghemt, Bellil et plein d’autres lieux ne me semblaient être, jusqu’alors, que des panneaux plantés dans le désert. Sans aucune vie autour. Dans cette poursuite de la voyageuse, à un siècle d’écart, ces lieux, traversés aujourd’hui par une belle route nationale, retracée, modernisée et parfaitement asphaltée, me donnent une autre impression. Ces caravansérails s’animent dans mon esprit, de façon illusoire, et deviennent des havres chargés d’histoire. En page 46 on peut lire ceci : » Dans la simplicité de leur dénuement, ces vastes étendues s’offraient à nous, ravivées par l’action du soleil. La nature inerte semblait, à ce moment précis, s’animer pour adapter ses accords à la cadence du coucher. Un moment privilégié où le face à face terre-ciel semblait entamer une phase dynamique, évidente et palpable. Il ne pouvait laisser des âmes sensibles échapper à son déchaînement. De bonne grâce, ces dernières se laissent subjuguer par cette fresque envoûtante et par l’éventail des nuances jaunâtres et rougeâtres qui se déversaient sur tout ce qui se tourne vers le soleil. Le silence s’imposa à nous ». Après ce doux moment de recueillement, nous continuons le voyage jusqu’à Ghardaïa en suivant Christine et le débat qu’elle instaure avec ses compagnons. Des gens qui lisent et qui lui inspirent de la sécurité, selon l’auteur. Nous poursuivrons ses débats, une fois arrivée dans cette ville très originale, avec son mari et d’autres officiers. Un débat que l’héroïne, adoptant parfois un mode circonspect, poursuit épistolairement avec ses amies d’Alger. Nous sommes alors en plein cœur du Mzab, ce désert dans le désert. La Chebka, une étendue de rochers et de pierres calcinés l’été par un soleil de feu, impitoyable; et rabotée, l’hiver, par les vents glacés soufflant des hauts plateaux de Djelfa. Nous sommes aussi au début de ce 20ème siècle. A l’époque des faits, l’ordre colonial est déjà implanté partout dans notre pays. « Il a combattu par la force des baïonnettes et canons, toutes valeurs qui prétendaient s’affirmer à la place des siennes. »

La voyageuse est loin d’être le récit d’une aventurière en mal d’exotisme. L’auteur, en lui prêtant sa plume et sa voix, nous invite « à remonter aux origines des faits qui ont enclenché le processus de mise à mort d’une remarquable adaptation humaine, plusieurs fois centenaires, à un espace réputé hostile à tout établissement urbain structuré ». Pour comprendre que c’est avec la colonisation, « un processus fossilisant », que la mutilation de la vallée et des esprits a commencé. A travers son récit et les tribulations de son héroïne, l’auteur nous guide dans ce pan de l’histoire de Ghardaïa durant ce qui a été une « longue nuit coloniale ». Et l’entame de la destruction d’une œuvre humaine exceptionnelle. Son héroïne, malgré son origine aristocratique, sa qualité de femme d’officier, sensée être complice et soutien s’insurge contre ce nouvel ordre établi. Elle finira par écrire, par avouer à ses amies, dans sa dernière lettre, en septembre 1914, à la veille du déclenchement du 1er conflit mondial :  » C’est vous dire que l’échec de notre entreprise coloniale s’avère déjà cuisant…..et persister dans notre démarche relèverait d’une obstination sans lendemain ». Le mal a été fait. Il sera profondément ancré et l’obstination durera encore plus d’un demi siècle. Ce beau livre est autant un voyage au cœur des communautés du Mzab, de leur organisation ancestrale, des halquas, des azabas, de leurs traditions et de leur spiritualité, qu’il est une incitation à la réflexion.

LA VOYAGEUSE est le 2ème ouvrage de l’auteur, après: « De l’histoire des ibadites au Maghreb ». L’auteur, en natif de la région et homme d’expérience, possède la compétence et la connaissance pour déblayer le terrain et faciliter notre compréhension de ce qui s’est passé, depuis ce temps lointain. Et par extrapolation, ce qui se passe dans notre époque. Ghardaïa, souvent endeuillée par la furie des eaux lors des crues dévastatrices de ses oueds, l’a été aussi par la folie de ses enfants. Pour ne rien enlever au plaisir de découvrir autant l’auteur que ses livres, je conclut en disant que la résistance et la résilience des habitants de cette région ont permis de transcender tous les maux. Et le plus bel exemple nous est donné par l’édification d’une autre merveille de l’architecture vernaculaire: le ksar de Tafilelt. Une admirable cité écologique. Une utopie devenue réalité. Alors que, contrairement à ce que l’on peut penser devant la candeur des façades de l’hôtel du Mzab, il n’est que l’une des premières agressions subies par Ghardaïa. Malgré les efforts de Pouillon pour lui donner une âme, il demeure, dans la mémoire de la cité, une garnison.

Khennouf Aomar. LA VOYAGEUSE, d’Ahmed BAKELLI, éditions Casbah.

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