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Antinomie entre Société Civile et Etat dans « Les principes de la philosophie du droit » Extraits de la préface de son traducteur Jean Hyppolite

C’est pourquoi la philosophie hégélienne du Droit est encore vivante, moins peut-être dans ce qu’elle a prétendu établir de définitif que dans les problèmes qu’elle a posés.

Ce texte soulève une partie des problèmes auxquels nous confronte la constitutionnalisation de « la société civile dans la constitution du 01 novembre 2020, en attendant l’élaboration d’un travail de fond sur la genèse et le devenir historique de la société civile, élevée au rang de concept par Hegel, et qui semble bien insaisissable aujourd’hui pour nos contemporains.

Les extraits ci-dessous  de la préface de Jean Hyppolite nous montre l’extrême actualité  des « Principes de la philosophie du droit » de Hegel malgré les deux siècles écoulés depuis leur publication

 » La philosophie hégélienne du  Droit est encore vivante, moins peut-être dans ce qu’elle a prétendu établir de définitif que dans les problèmes qu’elle a posés…

Extraits

« Le troisième moment de la Philosophie du Droit, celui de la moralité objective ou de l’État dans le sens large du terme est de beaucoup le plus important. En lui le concept est réalisé, c’est-à-dire qu’au sens hégélien, nous avons en lui l’Idée, accord de la réalité empirique et du concept. »

D’une part, le droit abstrait est devenu la substance sociale, les mœurs, les institutions, la constitution et l’organisation de l’État ; d’autre part, cette substance n’est pas seulement en soi ; elle est encore l’œuvre des sujets qui la font et la réalisent. Selon les termes de la Phénoménologie,  » la substance est en même temps sujet « .

« La Société civile, nous dit Hegel, est l’État de la nécessité et de l’entendement ; elle correspond au moment de la subjectivité dans l’ensemble de la philosophie du Droit. En elle les individus croient réaliser leur liberté individuelle et subjective ; ils travaillent ; ils échangent, ils concluent des contrats, mais de telle façon qu’ils croient toujours travailler, produire, et échanger pour eux-mêmes, comme si la volonté individuelle était la volonté rationnelle en soi et pour soi. Tel est par exemple le monde de l’économie politique qui allait tellement frapper Hegel que dans les cours inédits, d’Iéna en 1806-7, il  décrivait le déchirement interne de ce monde du « laissez faire, laissez passer « , comme le grand drame de la société moderne. »

« La société est pour l’homme privé sa nature du mouvement élémentaire et aveugle de laquelle il dépend, qui le soutient ou le supprime spirituellement et matériellement » .

Les variations aveugles du marché vont condamner progressivement, « toute une classe à la pauvreté », tandis que par une concentration nécessaire des richesses, d’autres hommes privés accumulent des fortunes considérables.

« A celui qui a déjà, c’est à celui-là qu’on donne (…) Cette inégalité — remarque enfin Hegel toujours en 1806 — (…) de la richesse et de la pauvreté devient le plus grand déchirement de la volonté sociale, la révolte intérieure et la haine».

Chaque homme privé, en tant qu’homme privé, fait autre chose que ce qu’il croit faire; le Tout bien ainsi actualisé, mais sans la conscience directe de lui-même. L‘homme privé n’est pas le citoyen. C’est pourquoi la société civile exprime le moment de l’opposition et de la scission dans l’État. Dès 1807, dans la Phénoménologie, Hegel voyait dans l’Etat, « le destin de la Richesse et dans la Richesse le destin de l’état », si l’on en restait à la société civile on aurait exactement L’Etat que conçoit le libéralisme économique ou même le libéralisme tout court.

Nous n’insisterons pas sur la discrétion de cet État rationnel que Hegel présente d’après l’Etat de son temps. La monarchie administrative prussienne y joué comme on sait un rôle prédominant. Mais il serait injuste de le reprocher à Hegel. Il n’a pas voulu penser une utopie, mais seulement « ce qui est ».

De même que Platon pour lui n’a pas construit arbitrairement sa République, mais a exprimé en elle l’idéal de la cité antique, de même il [Hegel] a voulu penser l’essence de l’État de son temps.

Du reste, comme il l’écrit lui-même dans sa préface à la Philosophie du Droit

  » En ce qui concerne l’individu, chacun est le fils de son temps, de même aussi la philosophie, elle résume son temps dans la pensée . Il est aussi fou de s’imaginer qu’une philosophie quelconque dépassera le monde contemporain que de croire qu’un individu sautera au dessus de son temps, franchira le Rhodus »

Mais cet État, qui est en fait un produit de l’histoire, Hegel s’est efforcé de nous le présenter dans sa rationalité, comme s’il était en dehors de l’histoire. Il suffit pourtant de remonter de cette Philosophie du Droit de Berlin aux travaux antérieurs de Hegel pour comprendre l’effort de synthèse qu’il a tenté dans cette présentation. Il a voulu réconcilier la subjectivité chrétienne infinie (religions de la transcendance / monothéistes) avec l’idéal de la cité antique, selon lequel l’État est pour le citoyen, « le but final de son monde » .  Il à voulu maintenir au sein de l’État le libéralisme bourgeois tout en affirmant que l’État était au-dessus de la société civile ( c’est à dire au dessus des rapports de forces du marché. Ndl’E) et en constituait l’unité consciente de soi. Cette synthèse, qui serait la synthèse de la cité antique et du monde moderne, était elle possible, et l’État prussien de 1820 la réalisait-il vraiment pour Hegel lui-même ?

« Ce sont là des questions qu’on se pose nécessairement en lisant cette Philosophie du Droit.   Mais si nous doutons de la réalité de la synthèse qu’a voulu penser Hegel, nous ne pouvons pas ne pas être sensibles par contre aux oppositions qu’il s’est efforcé de concilier. Ces oppositions, celle du christianisme ( des religions monothéistes ) et de l’état terrestre, celle de l’homme privé et du citoyen , du monde économique et de l’Etat politique, sont encore nos oppositions.

C’est pourquoi la philosophie hégélienne du Droit est encore vivante, moins peut-être dans ce qu’elle a prétendu établir de définitif que dans les problèmes qu’elle a posés. »

Ce texte soulève une partie des problèmes auxquels nous confrontent la constitutionnalisation de « la société civile » introduite dans la constitution du 01 novembre 2020. En attendant l’élaboration d’un travail de fond sur la genèse et le devenir historique de la société civile, élevé au rang de concept par Hegel, et qui semble bien insaisissable aujourd’hui pour nos contemporains.

L’extrait de la préface ci-dessous demeure d’une extrême actualité malgré les deux siècles écoulés depuis l’écriture de la philosophie du droit, comme le fait remarquer à juste titre Jean Hyppolite :

 » la philosophie hégélienne du  Droit est encore vivante , moins peut-être dans ce qu’elle a prétendu établir de définitif que dans les problèmes qu’elle a posés. « 

-Extrait de la préface à la philosophie du droit de Georg Wilhelm Friedrich Hegel ( 1770 / 1831) par Jean Hippolyte (1907 / 1968) paru en 1940 , commentaire traitant de la « Moralité objective  » où  » De L’Etat « .

Le troisième moment de la Philosophie du Droit, celui de la moralité objective ou de l’État dans le sens large du terme est de beaucoup le plus important. En lui le concept est réalisé, c’est·à-dire qu’au sens hégélien, nous avons en lui l’Idée, accord de la réalité empirique et du concept.
D’une part, le droit abstrait trait est devenu la substance sociale, les mœurs , les institutions , la constitution et l’organisation de l’État ; d’autre part, cette substance n’est pas seulement en soi ; elle est encore l’œuvre des sujets qui la font et la réalisent. Selon les termes de la Phénoménologie,  » la substance est en même temps sujet « .
Ainsi le sujet n’est plus seulement ce qu’il était dans le deuxième moment quand, séparé de sa substance, il ne pouvait découvrir en lui que le l’idée de sa subjectivité l’idéal d’un Bien objectif, mais à jamais irréalisé. Il est devenu le sujet de la substance sociale. Sa destination est de penser sa subsistance en la réalisant. Le sujet est vraiment libre quand il est citoyen de l’État rationnel . Mais au sein même de l’Idée, de la moralité objective , nous retrouvons sous une forme plus concrètes les oppositions précédentes.
Nous n’insisterons pas sur l’esprit substantiel de la famille qui doit toujours se dissoudre dans la société civile , mais seulement sur l’opposition fondamentale pour Hegel, et sans doute aussi pour nous, de la société civile (Die Bürgerliche Gesellschaft / Société Bourgeoise ) et de l’État (au sens restrain du terme).
La Société civile, nous dit Hegel, est l’État de la nécessité et de l’entendement ; elle correspond au moment de la subjectivité dans l’ensemble de la philosophie du Droit. En elle les lndividus croient réalisé leur liberté individuelle et subjective ; ils travaillent ; ils échangent, ils concluent des contrats, mais de telle façon qu’ils croient toujours travailler, produire, et échanger pour eux-mêmes, comme si la volonté individuelle était la volonté rationnelle en soi et pour soi. Tel est par exemple le monde de l’économie politique qui allait tellement frappé Hegel que dans les cours inédits ,d’Iéna en 1806-7 décrivait le déchirement interne de ce monde du « laissez faire, laissez passer « , comme le grand drame de la société moderne.
« La société est pour l’homme privé sa nature du mouvement élémentaire et aveugle de laquelle il dépend, qui le soutient ou le supprime spirituellement et matériellement » .
Les variations aveugle du marché vont condamner progressivement, « toute une classe à la pauvreté », tandis que par une concentration nécessaire des richesses , d’autres hommes privés accumulent des fortunes considérables.
« A celui qui a déjà, c’est à celui-là qu’on donne (…) Cette inégalité — remarque enfin Hegel toujours en 1806 — (…) de la richesse et de la pauvreté devient le plus grand déchirement de la volonté sociale , la révolte intérieure et la haine » . La société civile réalisation de l’universel par une sorte de ruse.
Chaque homme privé, en tant qu’homme privé , fait autre chose que ce qu’il croit faire; le Tout bien ainsi actualisé, mais sans la conscience directe de lui-même. L’homme privé n’est pas le citoyen. C’est pourquoi la société civile exprime le moment de l’opposition et de la scission dans l’État. Des 1807, dans la Phénoménologie, Hegel voyait dans l’Etat, « le destin de la Richesse et dans la Richesse le destin de l’état », si l’on en restait à la société civile on aurait exactement L’Etat que conçoit le libéralisme économique ou même le libéralisme tout court.
« Si on confond L’Etat avec la société civile et si on le destine à la sécurité et à la protection de la propriété et de la liberté personnelle, l’intérêt des individus, en tant que tels, est le but suprême en vue duquel ils sont rassemblés, et il en résulte qu’il est facultatif d’être membre d’un État. Mais sa relation à l’individu est tout autre ; s’il est l’esprit objectif, alors l’individu lui-même n’a d’objectivité, de vérité et de moralité que s’il en est un membre. L’association en tant que telle est elle-même le vrai contenu et le vrai but, et la destination des individus est de mener une vie collective, et leur autre satisfaction , leur activité et les modalités de leur conduite est cette acte substantiel et universel comme point de départ et comme résultat ».

C’est pourquoi, de même que le contrat est seulement le pressentiment d’une unité plus profonde, de même la société bourgeoise, la société des hommes privés, est le pressentiment d’une société plus haute. L’état véritable , dont les membres sont des citoyens conscients de vouloir l’unité du Tout , s’élève au-dessus de la société civile, il en est l’âme, mais il en est aussi le but. C’est seulement en voulant consciemment l’État que l’individu dépasse la contingence du libre arbitre pour entrer dans la terre natal de la liberté.  » L’État, comme réalité en acte de la volonté substantielle, réalité qu’elle reçoit dans la conscience de soi universalisée, est le rationnel en soi et pour soi; cette unité substantielle est un but propre, absolu, immobile, dans lequel la liberté obtient sa valeur suprême, et ainsi ce but final a un droit souverain vis à vis de l’individu dont le plus haut devoir est d’être membres de l’Etat. »

Nous n’insisterons pas sur la discrétion de cet État rationnel que Hegel présente d’après l’Etat de son temps. La monarchie administrative prussienne y joué comme on sait un rôle prédominant. Mais il serait injuste de le reprocher à Hegel. Il n’a pas voulu penser une utopie , mais seulement « ce qui est ».
De même que Platon pour lui n’a pas construit arbitrairement sa République, mais a exprimé en-elle l’idéal de la cité antique, de même il a voulu penser l’essence de l’État de son temps.
Du reste, comme il l’écrit lui-même dans sa préface à la Philosophie du Droit           » En ce qui concerne l’individu, chacun est le fils de son temps, de même aussi la philosophie, elle résume son temps dans la pensée . Il est aussi fou de s’imaginer qu’une philosophie quelconque dépassera le monde contemporain que de croire qu’un individu sautera au dessus de son temps, franchira le Rhodus« 

Mais cet État, qui est en fait un produit de l’histoire, Hegel s’est efforcé de nous le présenter dans sa rationalité , comme s’il était en dehors de l’histoire. Il suffit pourtant de remonter de cette Philosophie du Droit de Berlin aux travaux antérieurs de Hegel pour comprendre l’effort de synthèse qu’il a tenté dans cette présentation. Il a voulu réconcilier la subjectivité chrétienne infinie ( religions de la transcendance / monothéistes) avec l’idéal de la cité antique, selon lequel l’État est pour le citoyen, « le but final de son monde » .       il à voulu maintenir au sein de l’État le libéralisme bourgeois tout en affirmant que l’État était au-dessus de la société civile et en constituait l’unité consciente de soi. Cette synthèse, qui serait la synthèse de la cité antique et du monde moderne, était elle possible, et l’État prussien de 1820 la réalisait-il vraiment pour Hegel lui-même ?

« Ce sont là des questions qu’on se pose nécessairement en lisant cette Philosophie du Droit.  Mais si nous doutons de la réalité de la synthèse qu’a voulu penser Hegel, nous ne pouvons pas ne pas être sensibles par contre aux oppositions qu’il s’est efforcé de concilier.Ces oppositions , celle du christianisme ( des religions monothéistes ) et de l’état terrestre, celle de l’homme privé et du citoyen , du monde économique et de l’Etat politique, sont encore nos oppositions.

C’est pourquoi la philosophie hégélienne du Droit est encore vivante , moins peut-être dans ce qu’elle a prétendu établir de définitif que dans les problèmes qu’elle a posés. »

-Extrait de la préface à la philosophie du droit de Georg Wilhelm Friedrich Hegel ( 1770 / 1831) par Jean Hippolyte (1907 / 1968) paru en 1940 , commentaire traitant de la « Moralité objective  » ou  » De L’Etat « .

Source : https://epss.collectifnovembre.com/2020/12/01/4760/

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