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17 octobre 1961 dans le Paris colonial : devoir de mémoire et … devoir de connaissance. Par Kamel Badaoui.

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La mémoire des luttes est à l’évidence un terrain de lutte que les forces progressistes (des deux rives de la Méditerranée) ne doivent cesser d’investir. Les combats de nos aînés sont riches d’enseignement pour les combats présents : comment ont-ils affronté, avec succès ou échec, les questions, toujours actuelles, de guerre et de paix, d’oppression, d’exploitation, …, de dignité, c’est-à-dire tout ce qu’il reste à l’être humain quand on lui tout enlevé ?  

Cet investissement est d’autant plus nécessaire qu’un très fort courant révisionniste – disposant de moyens d’Etat dans les ex-pays colonisateurs – a redoublé d’agressivité pour « javelliser » l’Histoire et réviser ses acquis pourtant relativement stabilisés jusqu’à la défaite de l’URSS. C’est le cas, en particulier, de la colonisation, et notamment celle de notre pays avec la loi de février 2005 qui, dans son article 4, alinéa 2, disposait que « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». Depuis, cet alinéa a été abrogé par décret en février 2006 en raison des protestations et mobilisations d’historiens, d’enseignants progressistes et de militants associatifs. Cependant, la permanence des objectifs de classe est patente permanents : poursuivre l’exploitation et la domination des peuples par des moyens anciens (les guerres militaires) et d’autres à peine renouvelés (guerres économiques). Avec une place particulière au registre idéologique car il faut bien un arôme pour rendre acceptable la domination et faciliter la soumission. 

L’évènement, en plus de devoir de vérité, ne peut être intelligible hors du contexte de la lutte pour l’indépendance

Ce jour, à l’occasion d’une manifestation pacifique contre le couvre-feu imposé aux Algériens vivant à Paris[1], un véritable massacre a été commis par les forces de police françaises et a plongé dans un deuil immense de nombreuses familles algériennes.

Alors qu’il n’a été dénombré aucun blessé sérieux parmi les forces de police, le nombre de morts les plus couramment avancés par les spécialistes varient de 200 à 300 morts, dont un nombre important de noyés dans la Seine[2]. Dans les archives, il a été relevé la mention cynique et sinistre de NPB pour … noyé par balle !  Près de la moitié des manifestants ont été arrêtés : environ 15.000 sur plus de 30.000. Les blessés se comptaient par centaines.

La hargne policière s’est d’ailleurs poursuivie après la journée du 17 octobre d’après les dates de quelques plaintes déposées chez des avocats.

Les Algériens arrêtés ont été parqués dans des centres de regroupement de Paris – notamment au sein de la préfecture, au centre de Vincennes et au stade Pierre de Coubertin – pour subir des ratonnades et, pour nombre d’entre eux, expulsés vers l’Algérie sous administration militaire.

Le pouvoir français a donc concrètement investi la police de moyens de guerre, et non pas seulement de moyens pour le maintien de « l’ordre public », pour précisément empêcher la remise en cause de l’ordre colonial régnant en Algérie et … dans les bidonvilles et quartiers    où « résidaient » les Algériens.

Le contexte :

En ce mois d’octobre 1961, le gouvernement français était sur la sellette : le FLN  avait réussi inscrire la « question algérienne » comme problème de décolonisation à l’ordre du jour de l’assemblée générale de l’ONU. En réalité, en 1961, la situation politique évoluait favorablement pour l’Algérie en lutte pour l’indépendance. Des négociations, encore secrètes,  étaient d’ailleurs largement entamées entre le FLN et le gouvernement français.

De nombreux historiens s’accordent aujourd’hui pour dire, qu’en 1961, les opérations militaires et l’extrême violence de la fin de l’occupation visaient principalement à encadrer les négociations, c’est-à-dire obtenir le maximum de ce qui reste à négocier pour les représentants du capitalisme français : pétrole, bases militaires (pour les expériences atomiques), bases économiques.

Mensonges d’Etat

Il n’y a donc pas eu affrontement entre des forces de « l’ordre », dont l’action de répression aurait relevé de la loi, et les manifestants supposés manipulés par une organisation terroriste alors que le FLN était pratiquement reconnu puisqu’en négociation avec l’Etat français.

Toutes les actions, enquêtes et déclarations officielles relatives au 17 octobre 1961 ont visé à dédouaner les responsables de la police et du gouvernement. Jusqu’à très récemment, seule la version de la police a été rendue publique. Elle a reçu de fait un statut de vérité officielle  en l’absence de toute vraie enquête menée avec les moyens de l’Etat.

Cette « vérité » ne tenait plus la route, tout comme la qualification de la guerre d’Algérie « d’évènements ». Même si le nombre de victimes reconnu officiellement a légèrement évolué pour atteindre … une dizaine ! Ce n’est qu’en 1998, sous différentes pressions, dont les luttes des associations, de démocrates, dont il faut citer celle remarquable et mémorable du regretté Jean-Luc Einaudi, le gouvernement a commandé un rapport sur le 17 octobre 1961. Cette nouvelle « vérité » officielle n’a été qu’une version remaniée de la police puisqu’elle a été rédigée par … le conseiller d’Etat Mandelkern Dieudonné qui n’était autre que le président de la commission des interceptions de sécurité. « Errachem Hmida wa ellaâb Hmida » !

Très rapidement, et pour clore le débat sur les responsabilités de l’Etat, Premier ministre confia aux seuls spécialistes historiens la question de la justice et de la mémoire de ces crimes

En réalité, la sortie du gouvernement socialiste d’alors ne visait qu’à contenir l’engagement de plus en visible des jeunes des quartiers populaires généré cette référence collective que représente l’histoire de leurs parents.

Quelle violence contre ces jeunes qui fréquentent les cours d’histoire dans les écoles, collèges et lycées de France, quand l’Histoire enseignée est souvent une histoire de leurs parents, encore vivants pour certains !

Depuis, d’autres pas ont été accomplis sur le chemin de la vérité, en grande partie grâce au travail des militants associatifs de l’immigration :

  • les activités commémoratives, avec présence d’officiels, sont plus nombreuses et régulières,
  • des plaques commémoratives sont posées dans plusieurs communes, notamment sur le pont Saint-Michel et à la gare de Saint Denis (département où l’on a retrouvé noyé dans le canal le corps de la collégienne Fatima Bedar, fille de « tirailleur algérien » !
  • des thèmes d’étude sur le sujet sont introduits dans les cours d’histoire (en option, donc laissés à la seule initiative des enseignants),

Ces crimes sont restés orphelins de responsabilité et impunis

Sur les plaques, on peut lire « ici, le 17 octobre 1961, des massacres d’Algériens ont eu lieu ». Mais jusqu’à aujourd’hui, 59 ans après, ce massacre n’a ni responsables ni coupables, à la différence des crimes nazis et vichystes contre les juifs.

Ce mensonge a rendu nécessaire l’organisation de l’oubli par l’occultation du 17 octobre 1961 dans les manuels scolaires

Il importe de bien noter que le problème de la qualification de ces crimes est avant tout un problème politique et pas seulement juridique ou technique.

La paternité de ces crimes est étatique : les crimes ont été perpétrés par des forces gouvernementales, donc officielles et identifiables.

La responsabilité de ces actes n’est pas seulement celle d’une personne, Maurice Papon, Préfet de police à Paris. Elle est surtout celle des personnes et des forces politiques qui siégeaient dans les centres de décision : ministres, députés et responsables politiques[3]. Il faut rappeler d’ailleurs que, après octobre 1961, Maurice Papon a été un membre influent de l’UDR et du RPR et ministre du budget sous la présidence de Giscard d’Estaing, et a aussi occupé le poste de PDG de Sud Aviation alors sous tutelle du ministère de la défense.

Ce sont des crimes collectifs racistes :ils ont viséune partie bien ciblée des citoyens légalement français, dénommés à l’époque Français Musulmans d’Algérie (FMA), qui ne pouvaient donc être repérés par les forces de police que sur la base de marqueurs physiques et culturels (langue, habits, …) ou de leur présence dans la manifestation.

Ce sont des crimes de classe : la majorité des victimes étaient des ouvriers. Nombre d’entre eux vivaient dans des bidonvilles.

Ce sont des crimes contre l’humanité :cesactes criminels, contre des civils non armés, ont pris la forme de ratonnades, de noyades, d’exécutions sommaires, de disparitions. Ce ne sont pas seulement des crimes de guerre[4], donc imprescriptibles.

Par ailleurs, il importe également de comprendre pourquoi tant d’yeux fermés restèrent fermés ce jour là ? Partis, Syndicats, Eglise, Journaux, Police, tous n’étaient pas aux ordres ! Ces Algériens avaient aussi des camarades de travail, y compris parmi les chauffeurs RATP réquisitionnés pour le transport des  manifestants arrêtés, y compris dans la « gauche ». L’autocritique ne pourra être que salvatrice.

Ces massacres sont dans la continuité de tous ceux commis pendant la colonisation. Si l’histoire peut contribuer à la justice, celle-ci, ne sera véritablement et complètement réparatrice que si le jugement fait droit à la vérité des victimes, et rendu en termes politiques : condamner sans ambiguïté le colonialisme, réhabiliter tous ceux qui ont lutté contre, et porter à la connaissance les méfaits et crimes de ceux qui ceux (militaires et civils) qui se sont vautrés dans le sang des innocents.

Kateb Yacine a bien indiqué la voie à suivre :

                                               Il faut que notre sang s’allume

            Et que nous prenions feu

Pour que s’émeuvent les spectateurs

Et pour que le monde ouvre enfin les yeux

Non pas sur les dépouilles

Mais sur les plaies des vivants.

Kamel Badaoui.


[1] Dont la préfecture de police était dirigée d’une main de fer par un certain … Maurice Papon qui était ainsi récompensé pour ses services de préfet tortionnaire à … Constantine (3ème ville de l’Algérie en guerre d’indépendance).

[2] Selon Olivier Le Cour Grandmaison, président de l’association « 17 octobre 1961, contre l’oubli », Constantin Melnik, ancien responsable des services secrets français l’aurait confirmé dans un documentaire.

[3] Pour mémoire, deux jours seulement après les massacres du 17 octobre 1961, en réponse à une question de membres du conseil municipal de Paris, Maurice Papon fait adopter par la droite et les centristes une motion rendant hommage à la police. Le groupe du PS s’est abstenu !

[4] Les délits et crimes liés à la guerre d’Algérie, pour l’essentiel, ont été amnistiés dès la signature des accords d’Evian, en mars 1962. Deux décrets : l’un amnistiant les faits et l’autre amnistiant les personnes ! Selon les spécialistes, aucune autre période de l’histoire de France n’a fait l’objet d’une mesure aussi rapide et radicale !

En outre, selon la loi française, les actes de torture sont prescrits après un délai de 10 ans.

En décembre 1982, Mitterrand et Mauroy ont promulgué une nouvelle loi d’amnistie qui rétablit dans leurs droits les anciens chefs de l’OAS ! Peut-être en guise de remerciements pour des bulletins de vote bien choisis ?

Ainsi un tortionnaire a la possibilité de faire condamner en diffamation une victime !

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