Ce site présente les études, réflexions et publications du "Collectif novembre pour la souveraineté nationale, une économie autocentrée et le socialisme." L'ordre des objectifs est notre ordre de priorité.

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Identité, mythe et mémoire. Épitaphe du tombeau du poète le regretté Hadj Khaled. شاهد ضريح الشاعـر المرحوم الحاج خالد. Par B. Lechlech.

Petite étude sur un grand poète melhounien, encore méconnu, qui a exercé une influence importante sur le grand dramaturge Abdelkader Alloula et d’autres. Et qui est de surcroît cheïkh de la Tariqa Qadiria de la région Témouchentoise. Il s’était exilé en Orient à cause de la persécution de l’administration coloniale où il s’était recueilli sur les tombes du Saint Sid Abdelkader Djilani à Baghdâd et l’Émir Abdelkader ainsi qu’Ibn ‘Arabi à Damas, avant de retourner en 1913 discrètement en Oranie pour revivifier la flamme de la résistance anticoloniale au moment de l’action de l’Émir Abdelmalek au Maroc, en coordination avec celle de l’Émir Khaled en Algérie. Il mourut de façon suspecte très jeune à l’âge précoce de 38 ans en 1914 à la veille du déclenchement de la 1ère guerre mondiale. L’annaliste Mohamed Cadi présenta quelques odes de sa poésie dans son recueil de 1928. Il est par ailleurs auteur d’un recueil manuscrit inédit d’Awreds de la Tariqa Qadiria daté de 1913, encore inexploré.

SITUATION GEOGRAPHIQUE DE LA SEPULTURE

Le tombeau (en fait une simple tombe, malgré le titre) est situé au cimetière de Sid  El Hadj Bel Abbes d’Aïn Temouchent dans le premier carré de la partie Nord-est, à droite, juste en face de l’entrée principale de l’école d’agriculture, à quelques kilomètres de la ville. On y accède en empruntant le petit chemin montant du milieu, bordant deux murailles, partageant l’ancienne partie de ce cimetière en deux, par une petite ouverture, à gauche, le long de la façade interne, devant un petit figuier.(1)  

ETAT ET DESCRIPTION DE LA SEPULTURE:

Comme le veut la tradition musulmane, la pierre tombale du côté de la tête se situe en direction de la Qibla. La sépulture qui date d’un siècle et quatre années est dans un état de détérioration avancée qui nécessite une restauration. Malgré cela, son épitaphe du côté Ouest – étrange par son genre – par la longueur de son contenu retraçant l’arbre généalogique et familial détaillé du défunt, a été globalement préservé. Son déchiffrage a exigé quelques visites et la prise de photos, après un petit nettoyage. Le tirage d’une simple photo (par la meilleure prise) sur papier spécial a facilité, beaucoup mieux la lecture du long texte de l’effigie, malgré la moisissure et la dégradation de la face remplie et de l’écriture en style décoratif de bas relief. L’épitaphe – moins important – du côté Est de la tombe est en cours de déchiffrage; son contenu globale est une simple prédication soufiste sur la mort destinée aux visiteurs, vu l’importance du rite traditionnel de la ziara, pèlerinage annuel pendant le mawlid ennabaoui et la fête de l’Aïd.(2)

Les deux stèles funéraires, arrondies aux deux angles d’en haut, sont en pierre rectangulaire, dans un sens inversé en apparence, de couleur légèrement verdâtre avec l’écriture de caractères en bas relief un peu jaunis à cause des intempéries. Le soubassement en briques cimentées partiellement est orné en haut de faïence multi-couleurs, à la forme géométrique variée; et la fosse couverte en carrelage de deux types de couleurs (vert et blanc) dont il n’en reste que trois du côté Est, juste en bas de la seconde stèle funéraire.(3)

MENSURATION DES DEUX STELES:

Les mesures de la stèle funéraire Ouest sont:

-Verticalement : (46,5 cm) ; Horizontalement : (54 cm) et l’épaisseur : (6,5 cm).

Celles de la stèle funéraire Est sont:

-Verticalement : (42 cm) ; Horizontalement : (53 cm) et l’épaisseur : (5 cm).

La superficie de la première stèle est d’environ 2511 cm2, celle de la seconde stèleest d’environ 2226 cm; converties en m2 cela donne à peu près 0,25 m2 pour la première stèle et 0,22 m2 pour la seconde stèle. Ces espaces réduits expliquent leur rationalisation par la non utilisation de la ‘’hemza’’ et de l’accentuation ‘’le chekl’’. Et cela, sans compter la partie non couverte d’écriture et bien enfoncée dans le sol jusqu’à une certaine profondeur. On note donc que les dimensions de la première stèle funéraire sont légèrement supérieures à celles de la seconde.(4)

CALLIGRAPHIE DE L’EPITAPHE:

Le style calligraphique arabe utilisé par l’artisan est du type maghrébin d’un mélange du mabsût et du mûjawhar personnalisé. La gravure des caractères en bas-relief s’inspire de l’esthétique de l’arabesque  التوريقcaractérisée par un mouvement infini. Malgré les moyens rudimentaires de l’époque cette petite stèle funéraire reconstitue l’arbre généalogique du poète, certes un peu mythifié, mais minutieux.(5)  

 L’épitaphe est encadrée par une petite bordure d’un centimètre, sauf par le bas, alors que la mesure des caractères en bas relief est un peu moindre. Le point du      ‘’ i’jam ‘’ dans ce style (appelé aussi écriture du taleb coranique) en dessous pour le ف et un seul point au-dessus pour le ق,est d’usage. Alors que l’accentuation -chekl- est rarement utilisée. A la 3éme ligne il y’a un ‘’soukoun’’ sur le nom ‘Amrou et une ‘’chedda’’ sous forme de v sur Mohamed. Au début de la 6éme ligne et à la fin de la 7éme existe une autre ‘’chedda’’ sur le nom Mohamed et à la 10éme ligne sur le qualificatif petit fils ‘’essabti’’. La ‘’hemza’’ du ‘’alif’’ n’est jamais utilisé sauf une fois à la ligne, et non au-dessus du ‘’alif’’ du mot ‘’amin’’ de l’avant dernière ligne.(6)

On déduit de l’analyse particulière de la forme des différentes lettres de l’alphabet arabe figurant dans cette épitaphe que le calligraphe a été obligé de faire un mixage adapté de deux styles calligraphiques maghrébins, le mabsût et le mûjawhar, par une économie maximum de l’espace de la stèle. D’ailleurs il n’en existe aucun entre les mots, ce qui donne une belle impression (pour quelqu’un qui ignore l’arabe) d’un enchainement de signes et symboles variés et entrelacés de l’art décoratif d’un monument sacré destiné à quelqu’un qu’on adule.(7)  

Le rang et la dimension du poète et du Taleb, dans la société colonisée mais résistante est certainement pour quelque chose dans l’offrande de ses proches et adeptes d’une stèle funéraire artistique pareille, par sa forme et son contenu. D’autant plus qu’elle nous apprend qu’il était un cheikh de la tarîqa qadirya qui symbolise un passé de lutte et de sacrifice pour la patrie meurtrie contre un capitalisme colonial triomphant qui s’acharna à détruire brutalement toute identité communautaire et nationale. Comme elle nous renseigne encore davantage et de façon précise sur l’origine lointaine de la noblesse chevaleresque que l’on connait déjà à ce grand barde de la poésie populaire maghrébine, par certains de ses poèmes largement répandus, de haute facture littéraire et esthétique.(8)

On ignore si le défunt Hadj Khaled avait laissé un testament particulier pour que son arbre généalogique, ici un peu mythifié, figure sur la stèle de sa tombe. Mais ce que l’on déduit, c’est que ses partisans, adeptes et guendouz et ceux de sa tarîqa ont voulu édifier un modeste sanctuaire qui rassemble, dans les occasions de fêtes religieuses du rituel de la ziara, les gens du peuple et de l’élite de culture traditionnelle de cette célèbre confrérie qui maintenait la flamme de l’esprit de résistance. Commeelleconstitua un refuge de l’art poétique populaire du melhoun et du chant bédouin de la guesba et du dhikr à travers des siècles.(9)

L’auteur du texte de l’épitaphe reste encore inconnu; cependant une hypothèse indique son adepte religieux principal de la tarîqa qadirya d’Aïn Temouchent, le surnommé cheikh Si El Guendouz identifié sur sa stèle funéraire à proximité de celle de Hadj Khaled datant de 1945, comme étant Ahmed Ben Rabah El Berrichi. Les deux stèles de la tombe de Hadj Khaled apparemment proviennent de Tlemcen où l’artisanat dans ce style de gravure sur pierre avait une longue tradition à l’époque, juste avant le déclenchement de la première guerre mondiale en 1914.(10)


Stèle datant de juin 1914 du côté Ouest en face de la Qibla (direction de la Mecque).


Comparativement   avec  la stèle funéraire de son disciple datée de 1945, il n’y a pas d’arbre généalogique  au-delà de  son grand-père. Le gain  d’espace  avait  permis à l’artisan et calligraphe  d’utiliser une combinaison  de style en  bas relief pour le texte selon le type maghrébin d’écriture allongée ‘’thuluth’’, et en haut relief  pour un motif décoratif constitué d’un arc rappelant l’entrée d’un temple avec  diverses  formes de feuillages et de voûtes – qôbas – soutenu par deux piliers en entrelaces.(11)  

TRANSCRIPTION ET DECHIFFRAGE DE L’EPITAPHE:  

هذا ضريح العالم الشريف شيخ الطريقة القادرية    

سيدي صالح الدين خالد بن أحمد بن عبد القادر بن   

مصطفى بن عمرو بن محمد الباي بن علي بن خالد بن أحمد

  بن محمد دافين في بني سنوس بن خالد مخزوم الشاهيد

أين آد الوباء المعروف ضريحه بنواحي فراندة بن أحمد  

بن محمد بن يحي بن عبد الكريم بن خالد بن زكرياء بن الحسين   بن منصور بن محمد بن عبد الله بن أبي عافية بن محمد بن  أحمد بن إدريس بن إدريس بن عبد الله المحض الكامل بن الحسن المثنى بن الحسن السبطي بن علي وفاطمة رضي الله عنهما آمين توفي يوم الجمعة الخامس جمادى  الثاني عــام ١٣٣٢ بـعـد الهجري النبوي عندنا.

TRADUCTION DE L’EPITAPHE PRINCIPALE:

Ceci est le tombeau du noble savant maître de la tarîqa qadirya   Sidi le réformateur de la religion Khaled fils d’Ahmed fils d’Abdelkader fils de  Mustapha fils de ‘Amrou fils de Mohamed El Bey fils de Ali fils de Khaled fils d’Ahmed     fils de Mohamed enterré à Béni Snous fils de Khaled à l’épitaphe percée  où l’épidémie se propagea et son tombeau est connu dans la région de Frenda fils d’Ahmed   fils de Mohamed fils de Yahia fils d’Abdelkrim fils de Khaled fils de Zakaria fils de Hussein  fils de Mansour fils de Mohamed fils d’Abdullâh fils d’Abi ‘Afia fils de Mohamed fils d’Ahmed fils d’Idriss fils d’Idriss fils d’Abdullâh le pur, le parfait fils de Hassen deuxième fils de Hassen le petit fils fils de Ali et de Fatima qu’agrée Dieu pour les deux amen décédé le jour vendredi cinq Joumada ethani de l’an 1332 selon le compte hégirien prophétique chez nous.                                              

ANALYSE CRITIQUE DE L’EPITAPHE:

Il contient onze (11) lignes horizontales. Les erreurs grammaticales relevées sont dans les mots corrigés suivants: دفين ـ الشاهد ـ فرندة ـ بالعد ; lestoponymes cités sont au nombre de deux (2): Béni-Snous et Frenda, situés dans les Wilayas de Tlemcen et Tiaret. Les anthroponymes formant l’arbre généalogique sont au nombre de trente et un(31) à ne pas confondre avec les titres comme Saleh Eddine et El Bey qui sont ici des titres qualificatifs. Les qualificatifs donnés au poète sont: Le ‘alem, le chérif, le cheikh, sidi et saleh eddine. Celui de hadj par lequel il est connu à postériori n’y figure pas. Parmi ses aïeux Mohamed porte le titre d’El Bey, Khaled est qualifié de  ‘’à la stèle percée’’ (makhzoum echahed); Abdûllah a les deux qualificatifs pur et parfait, Hassen est appelé elmouthana (deuxième) et son père Hassen essabt (et non essabti comme écrit) qui signifie petit fils (hafid) du prophète Mohamed (Qssl).(12)

Les mots reconstitués ou confirmés par déduction ou sur la base de sources écrites sont: à la 4éme ligne مخزوم, à la fin de la 7éme ligne ,بن à la fin de la 8éme ligne ـ المحض الكامل et à la 9éme ligne الحسن المثنى –  الحسن السبطي. Par maladresse un peu de ciment avait couvert, lors d’une consolidation postérieure de la tombe, des syllabes en bas à gauche de cette précieuse stèle à bien conserver dans le futur.(13)

Nous savons déjà que le poète lui-même dans ces qacidas évoque son origine familiale et tribale, et quelques aïeuls de son ascendance. Dans sa célèbre printanière, il s’affilie aux chorfas de la grande tribu des Béni Amer, tout en étant prudent. Dans celle de ‘’Dhaq el Mor ou hali hem’’, il cite ses aïeuls Bekhaled, Benyahia et Moulay (titre) Idriss; donc une seconde affiliation qui remonte jusqu’aux Idrissides se greffe à la première ! Idriss est cité successivement deux fois, il s’agit du premier le fils (le petit) et du second le père (le grand).(14)

La problématique généalogique paternelle à résoudre commence à partir du 13éme aïeul Abdelkrim. Diverses sources consultées divergent avec l’arbre de l’épitaphe dédié à Hadj Khaled par ses mourides et disciples. C’est vrai qu’à une certaine époque révolue l’idéologie prédominante dans la société précoloniale donnait la primauté  au chorfas – familles descendantes du prophète(Qssl)  – en contradiction avec le texte coranique et la Sunna. Il y’avait une stratification sociale basée sur le prisme d’une conception religieuse réactionnaire qui brouillait la conscience de classe et justifiait l’exploitation de l’homme par l’homme, celle du khammès.(15)        

La date de sa mort détaillée figurant aux deux dernières lignes est le vendredi   5 joumada ethani 1332 de l’année hégirienne équivalente au 1 mai 1914 figurant dans son extrait de décès obtenu de la mairie d’Aïn Témouchent.(16)

Aïn Temouchent, le 08 juin 2018.

B.LECHLECH   CHERCHEUR-HISTORIEN  MUSICOLOGUE.

Sid Ali Driss interprète Ya Cham3a :

https://mail.google.com/mail/u/0?ui=2&ik=ee2700ada9&attid=0.1&permmsgid=msg-f:1674386758150399154&th=173c9de2a02c24b2&view=att&disp=safe

Lien vers quelques odes :

https://ouvrages.crasc.dz/index.php/fr/54-%D8%A7%D9%84%D9%83%D9%86%D8%B2-%D8%A7%D9%84%D9%85%D9%83%D9%86%D9%88%D9%86-%D9%81%D9%8A-%D8%A7%D9%84%D8%B4%D8%B9%D8%B1-%D8%A7%D9%84%D9%85%D9%84%D8%AD%D9%88%D9%86/482-%D9%82%D8%B5%D9%8A%D8%AF%D8%A9-%D9%84%D9%84%D8%B3%D9%8A%D8%AF-%D8%A7%D9%84%D8%AD%D8%A7%D8%AC-%D8%AE%D8%A7%D9%84%D8%AF-%D8%A8%D9%86-%D8%A7%D8%AD%D9%85%D8%AF-%D8%B1%D8%AD%D9%85%D9%87-%D8%A7%D9%84%D9%84%D9%87-%D9%85%D8%A7-%D9%8A%D8%B5%D8%B1%D9%89-%D9%81%D9%89-%D8%A7%D9%84%D8%AF%D9%86%D9%8A%D8%A7-%D8%A7%D9%84%D9%8A%D9%88%D9%85-%D8%B1%D9%8A%D8%AA-%D8%A7%D9%84%D8%B9%D8%AC%D8%A8

NOTES:                                                                                                                     

*– Cette épitaphe constitue une nouvelle source matérielle importante pour l’enrichissement de la biographie de Hadj Khaled non encore bien éclaircie. Ce grand poète est connu grâce à certaines de ces œuvres publiées en 1928 par Mohamed Cadi. Elles sont composées et chantées dans le bédoui par plusieurs cheikhs à l’instar de Benhamida, Ould Menaouer, Hamada, Madani, Khaldi, Ould Laïd, Ould Mahi, Blaha, Slimane, Abed, Mâati, dans le Wahrâni ‘asri par Blaoui Lahouari, Baroudi Benkhedda, Lechlech Boumediene(composition), par Benchenet et Khaled dans le raï, dans le châabi par Sid Ali Driss. En dramaturgie il avait influencé surtout les regrettés Abdelkader Alloula et Saïm El Hadj. Son influence s’exerça sur la plupart des poètes des nouvelles générations en dehors de ses adeptes, comme Khaldi, Belmokrani , Khaled Mihoubi, Briki Mustapha et sur les chercheurs comme Mohamed Cadi, Ahmed Tahar, Azza Abdelkader, Amine Délaï … des hafadhs comme Cheikh Hmida, Blaha Benziane, des Berrahs comme cheikh Benaouda, Mekki Nouna… C’est la qualité de ces poèmes qui l’ont fait connaître au Maroc, Tunisie…Il avait des disciples (guendouz) un peu partout surtout en Oranie, à Oran, Mostaganem, Aïn Temouchent…Maître religieux de la célèbre tarîqa qadirya dans la région, il s’était exilé un moment en Orient et visita le mausolée de Sidi Abdelkader Djilani à Baghdâd, celui de Mahieddine Ibn ‘Arabi et de l’Emir Abdelkader à Damas, tout en accomplissant le pèlerinage à la Mecque en 1912, auquel il aspira de tous ses vœux, comme cela ressort de certaines de ses élégies. Certains passages de ces belles odes sont à la limite de la défense de valeurs éthiques et esthétiques et de principes politiques révolutionnaires avancés pour son époque. Il représentait le gardien de la culture bédouine introduite et refugiée en ville.  

1- La ‘’découverte’’ de cette tombe en début de ce mois de mai 2018, soit quatre années après la commémoration du centenaire de ce grand poète populaire maghrébin, à la maison de la culture locale, s’est faite grâce au docteur Nordine Guenaoui parent de cheikh Si El Guendouz, disciple religieux de Hadj Khaled, enterré juste à côté de lui selon son vœux, à la demande du poète (la relève) de melhoun Briki Mustapha. Ce retard prolongé afin de retrouver sa tombe démontre la rupture générationnelle avec les repères du glorieux passé ancestral.   

2- Certainement cette sépulture centenaire avait déjà connu de modestes réfections, sans toucher les deux stèles qui sont l’objet principal de notre brève étude par une approche historique pluridisciplinaire  (épigraphique, philologique, généalogique, onomastique, calligraphique, anthropologique, esthétique…).

3- Cela se remarque nettement lorsque la stèle a été imbibée avec de l’eau, avant que celle-ci ne sèche complètement. Cette simple recette avait permis de rendre plus lisible les caractères des lettres gravées.  

4- La mesure du poids est évidemment impossible pour le moment, mais certainement cette stèle doit peser énormément et ne pouvait donc être portée manuellement par une seule personne.

5- Il existe la gravure en bas et en haut relief ou en creux. Les styles calligraphiques mabsût et mûjawhar se rapprochent par le dessin de certaines lettres et se différencient par celui d’autres.

6- On peut comprendre la langue arabe sans l’usage de l’accentuation ‘’ echekl ’’ surtout pour les initiés. S’il y’avait plus d’espace, celui-ci aurait permis à l’artisan de mieux ornementer l’épitaphe par des symboles de l’islam comme le croissant et l’étoile etc…  

7- C’est ce qui caractérise l’esthétique de l’arabesque (ici un peu sobre) à la base de tous les différents arts de l’aire civilisationnelle arabo-musulmane. Alors qu’ici, les rayons du reflet naturel du soleil, à certains moments de la journée, par l’entremise des branches et feuilles du figuier protecteur, engendrent un magnifique enchevêtrement d’ombres et de lumières qui se projettent sur l’épitaphe qu’un léger zéphyr met en mouvement dialectique entre l’œuvre d’art et la nature.

8- Il est connu aussi, dans la mémoire collective, comme ayant le titre de Taleb et cheikh religieux appartenant à la tarîqa qadirya. Dans un manuscrit retrouvé chez le Docteur Nordine Guenaoui, il cite ses trois cheikhs Mohamed Boutlélis, Taqidine Gol El Afghani El Keylani et Abderrahmane Elmahdh El Qadiri dont il est le disciple légitime. La tarîqa qadirya est la confrérie soufiste de Sidi Abdelkader Djilani, à laquelle était affilié aussi l’Emir Abdelkader et qui avait beaucoup d’adeptes dans la région Témouchentoise, notamment les Béni Amer auquel Hadj Khaled dit appartenir. Cette tribu s’était alliée au fondateur du noyau de l’Etat national embryonnaire moderne algérien et a été dépossédée de ses terres au profit de celles qui se sont alliées à l’armée coloniale. L’émir Abdelkader avait auparavant tranché un litige, sur une terre de la plaine de Mléta, non loin d’Oued Sebbah, au profit des Béni Amer et au détriment des Douaïrs, en empêchant le makhzen d’effectuer un raid contre eux.                                                                                                                        

Le legs poétique de Hadj Khaled Benahmed est un ensemble de chefs-d’œuvre intarissables dans un contexte de décadence de la société algérienne colonisée, où la mythologie soufiste est pour beaucoup dans l’irrigation de son imagination créatrice dans l’art poétique populaire du melhoun.     

9- Voir notre contribution sur la chanson bédouine de l’Oranie et d’autres travaux musicologiques.

10- Un manuscrit volumineux, dont l’auteur de la transcription écrite au ‘’Qlem’’ n’est autre que cheikh Si El Guendouz disciple religieux de Hadj Khaled dans la confrérie qadirya, et non dans le domaine de la poésie melhoun comme s’est répandu, permet d’émettre cette hypothèse fondée.

Tlemcen ancienne capitale du Maghreb central, comme foyer principal de la civilisation arabo-musulmane rayonne encore sur les régions limitrophes par ses différents arts traditionnels plus ou moins préservés.

11- La conception esthétique est toujours celle de l’arabesque, mais beaucoup plus raffinée dans le cas de cette stèle funéraire où l’espace le permet amplement, libérant la créativité de l’artiste.

12- Les quelques erreurs grammaticales proviennent certainement de l’auteur de l’épitaphe et non de l’artisan-graveur sur pierre tombale. Le saint Sidi Khaled a deux sanctuaires l’un à Frenda et l’autre non loin de Sidi Bel Abbés; pour cette raison on l’appelle ‘’Bouqabrine’’, aux deux sépultures. Il ne faut pas le confondre avec Khaled Ibn Sinan de Biskra qui est considéré comme prophète d’avant l’islam. Le nombre d’anthroponymes, trente et un (31) de cet arbre  généalogique  de l’ascendance  de Hadj Khaled  est sans doute exagéré, dans une période qui couvre un peu plus de 12 siècles, de 661 (date de décès d’Ali) à 1876 (date présumée de naissance du poète). Ce dernier intériorise involontairement et sincèrement cette fausse croyance héritée par tradition séculaire.

13- Plusieurs sources généalogiques des Idrissides ont permis de déchiffrer certains noms et qualificatifs comme Ibn Khaldoun. A notre humble avis, cette belle stèle précieuse et considérant le rôle que jouait Hadj Khaled sur les plans artistique, religieux et politique dans le combat contre le colonialisme et ses avatars, doit-être préservée au musée local après sa restauration et reproduction. 

14- Une contradiction surgit dans cette généalogie aussi bien chez l’auteur de l’épitaphe, qui est supposé être le disciple de Hadj Khaled dans la tarîqa qadirya, Cheikh Si El Guendouz, que chez le poète lui-même dans ces deux poèmes. C’est celle de l’appartenance, à la fois aux Béni Amer (qui sont une branche de Banû Hillal arrivée au Maghreb central vers le 12éme siècle) et aux Idrissides arrivés au Maghreb occidental au 8éme siècle et dont les appartenances et origines tribales sont distinctes.

15- La notion de chorfa était une croyance ancrée profondément dans la mentalité du peuple et de son élite, pour l’extirper il fallait toutes les luttes du mouvement national moderne au 20éme siècle et le feu de la guerre d’indépendance nationale. La Sunna stipule ‘’لا فرق بين عربي و لا أعجمي و لا أبيض و لا أسود إلا بالتقوى  ‘’, ‘’ il n’y a pas de distinction entre arabe et étranger et entre un blanc et un noir que par la piété ‘’. Le système du khemmassat dominant durant de longs siècles comme mode de production – avant l’ère du capitalisme colonial – dont le soufisme évoluant vers le charlatanisme constitua son idéologie et le confrérisme une forme de sa superstructure.

16- Hadj Khaled célèbre polémiste redoutable de melhoun est né au douar Khedaïda situé dans les contreforts des monts de Tessala non loin d’Oued Sebbah et de la Mléta, présumé en 1876 et enterré le vendredi 1 mai 1914 à Aïn Témouchent. Sa mort a eu lieu à 16 h de l’après-midi d’après l’extrait de décès délivré par l’état civil d’Aïn Temouchent à l’âge précoce de trente (38) ans. Le calcul de l’équivalence entre le calendrier de l’année hégirienne et celle de l’année grégorienne, indique sur la date de sa mort le jeudi 30 avril 1914. Soit le décalage d’une journée. La recherche jusque-là d’un acte de naissance à Oued Sebbah et ailleurs n’a pas été fructueuse; aucune trace écrite ne le mentionne là-bas, à l’exception de l’extrait de l’acte de décès de l’état civil d’Aïn Temouchent qui lui attribue le patronyme Belbey.

– On sait de source orale de la mémoire collective, que sa première femme  est une Boukambouche de la région d’Oued Sebbah, alors que sa mère est Mehazmine Khadra, comme cela ressort de son extrait de décès. Sa seconde épouse est de la famille Ammour d’Aïn Témouchent où il s’était établi. Il avait deux fils l’un, Abdelkader le marchand de ferraille, qui vivait à Aïn Temouchent aux confins de la rue Maghni Sandid Fatma, et l’autre Mohamed, le coiffeur de Sidi Blel du quartier Medine Jdida d’Oran. Souvent Hadj Khaled, dans ses poèmes se déclara oranais (de l’Oranie).

EN GUISE D’EPILOGUE:

– Le patrimoine immatériel oral de la poésie populaire dite melhoun est un précieux trésor qui nécessite d’abord sa sauvegarde et sa transcription. Cela permet de mettre fin à la spéculation interminable de certains, de sa transmission aux jeunes générations et d’en constituer des corpus pour diverses études à caractère scientifiques (littéraire, anthropologique …). Expurgé de certaines tares, il constitue une tradition compatible avec la modernité. 

– Un travail patient de Mustapha Briki est en cours pour la publication d’un recueil poétique (Diwan) de Hadj Khaled précédé d’une biographie du poète, avec principalement l’aide précieuse de Cheikh H’mida le conservateur oral de sa poésie, grâce à sa mémoire prodigieuse.

On attend  depuis déjà  quatre années, en vain, la baptisation de la maison  de la culture  d’Aïn Temouchent  au nom de ce célèbre barde de la poésie populaire, et de surcroit cheikh de la tarîqa qadirya combattante contre le colonialisme jusqu’à sa mort en 1914.La découverte de cette tombe engendre l’organisation d’une journée d’étude.

– Briki Mustapha – élu dernièrement président du conseil culturel de la ville d’Aïn Temouchent – a participé activement à cette petite étude préliminaire.  

– Nous remercions le docteur Noredine Guenaoui de nous avoir, non seulement indiqué la tombe de Hadj Khaled et Cheikh Si Guendouz, mais d’avoir mis à notre disposition le manuscrit dont un extrait est cité en annexe, qui indique que ce recueil de awreds du dhikr de la tarîqa qadirya, transcrit et présenté par Cheikh Si El Guendouz, est l’œuvre de son maître Hadj Khaled Benahmed. Cet ouvrage magistral du poète populaire est daté de presque une année avant sa mort le 08 mai 1913 et mérite à lui seul tout un travail d’établissement du texte et d’analyse dans le cadre d’une recherche spécifique. Son écriture est typiquement identique à celle de l’épitaphe pour chaque lettre à n’importe quelle position des mots ! Il doit-être d’abord numérisé.

– Cette petite contribution se veut un hommage au poète Hadj Khaled, à l’occasion de la découverte de sa tombe, et en commémoration de la journée nationale de l’artiste le 08 juin.

ANNEXE :

             EXTRAIT AGRANDI DE MANUSCRIT DATE DU 12 JOUMADA ETHANI 1331 HEGIRIENNE

الميزاب فيما للغـوث الجيلاني من الأوراد و الأحزاب (ص 559)          

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES:                         

– Cheikh Si El Guendouz, Manuscrit des awreds et des ad’iyas de la tarîqa qadirya, 1913 Aïn Temouchent.         – Mohamed Cadi,  Elkenz elmeknoun fi echi’r el melhoun, Alger, 1928, Imprimerie Ethaâlibya.

– Recueil de poésie transcrite de la déclamation de cheikh Hmida, en tapuscrit de Hadj Khaled Benahmed.       – DVD de la journée consacrée au premier hommage de Hadj Khaled le 4 juillet 1994 à Aïn Temouchent.           – Dossier de presse de la commémoration du centenaire de Hadj Khaled le 1 mai 2014 à Aïn Temouchent.         – Mazari Benaouda, Tolo’ sâad essou’oud fi akhbar madinet Wahrân wa makhzaniha el oussouds, Dar el Bassair,  Alger 2007.  

 – Abderrahmane Ibn Khaldoun, El ‘ibar… fi tarikh  el arabe wa el barbar…, Dar el fikr, Beyrouth 1988.

 – Ibn Mandhour, Dictionnaire lissen el ‘arab, Dar ihyae eturath el ‘arabi, Beyrouth 1999.

– Karl MARX et Friedrich ENGELS, sur l’art et la littérature, Editions du progrès, Moscou 1976.     – Hedi Timoumi, Généalogie d’un retard historique – le Maghreb pré-moderne  – Thala Editions, Alger 2011.   – Husseïn Mroua, Turathûna keyfa na’rifouhû, moassasset el abhath el ‘arabiya, Beyrouth, 1986.

– Sur l’arabesque et la calligraphie arabe (diverses références écrites et sur internet).

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